XVIII

By Jean de La Fontaine

Written 1656-01-01 - 1696-01-01

Votre Phidias et le mien,

Et celai de toute la terre,

Girardon, notre ami, l'honneur du nom troyen,

M'oblige à vous mander, non la paix ou la guerre,

Dont, sur ma foi, je ne sais rien ;

Non la ligue d'Augsbourg, que je sais moins encore ;

Non, dans un bel écrit plein de moralité,

Des sottises du temps le nombre que j'ignore

(Eh, sauroit-il être compté ?),

Mais la défaite d'un pâté.

L'esprit s'échauffe à table, et, d'un propos à l'autre,

Bacchus nous inspira comme eût fait Apollon.

Rien n'altéra ses dons ; l'eau du sacré vallon

Auroit profané même un vin tel que le nôtre :

Pur et sans mélange on le but.

Votre pâté, dès qu'il parut,

Ramena les santés, et fit naître l'envie

De boire à Chloris, à Sylvie,

A ce qu'on aime enfin : bonne et louable loi.

De la maîtresse on vint au roi ;

Du roi l'on vint à la statue ;

De la statue on prit sujet

D'examiner la place, et cet autre projet

Où l'image du prince est encore attendue.

Il faut du temps ; le temps a part

A tous les chefs-d'œuvre de l'art.

La reine des cités, dans sa vaste étendue,

N'aura rien qui ne cède à ce double ornement.

L'équestre en est encore à son commencement ;

La pédestre, à la fin le monarque l'a vue.

Desjardins, il faut l'avouer,

Mérite par cette œuvre une éternelle gloire.

Nous en louâmes tout, car tout est à louer,

Et le vainqueur, et la victoire,

Et les captifs. Vous pouvez croire

Que du maréchal-duc on s'entretint aussi :

Son monument a réussi.

Où d'autres échoueraient il se rend tout facile.

Quand on eut admiré ce qu'il fit en Sicile,

Parlé de son adresse et de sa fermeté,

Et de l'honneur qu'au Râb il avoit remporté,

Nous avouâmes tous que pour sa majesté

Il n'épargne aucuns soins, ne le cède à nul homme,

Ne dort ni ne permet qu'on dorme d'un long somme.

La France entière n'auroit pu

Seule occuper deux La Feuillades,

Ainsi que la Grèce n'eût su

Contenir deux Alcibiades.

Nous revînmes au roi ; l'on y revient toujours :

Quelque entretien qu'on se propose,

Sur Louis aussitôt retombe le discours :

La déesse aux cent voix ne parle d'autre chose.

Girardon, dîmes-nous, se saura surpasser

Exprimant ce héros qu'il commence à tracer.

L'exprimer ! c'est beaucoup ; et si le seul Lysippe

Fut digne de mouler l'héritier de Philippe,

Si nul autre sculpteur ne le tailla que lui,

Peu de mains doivent entreprendre

D'employer leur art aujourd'hui,

Pour un roi mieux fait qu'Alexandre.

Notre prince a l'air grand, il a l'air du dieu Mars.

Je m'écarte un peu trop, rentrons dans nos limites ;

Les lois que cet écrit dès l'abord s'est prescrites

M'empêchent de m'étendre ainsi de toutes parts :

On s'en va me nommer l'avocat des trois chèvres :

Le fait étoit d'un vol, il citoit des Césars.

Pour un pâté de trois canards

Les grands mots comme à lui me naissent sur les lèvres.

Aux journaux de Hollande il nous fallut passer.

Je ne sais plus sur quoi, mais on fit leur critique.

Bayle est, dit-on, fort vif ; et, s'il peut embrasser

L'occasion d'un trait piquant et satirique,

Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin :

Il trancheroit sur tout, comme enfant de Calvin,

S'il osoit ; car il a le goût avec l'étude.

Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude ;

Il paraît circonspect, mais attendons la fin.

Tout faiseur de journaux doit tribut au malin.

Le Clerc prétend du sien tirer d'autres usages ;

Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages ;

Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main ;

Tous deux ont un bon style et le langage sain.

Le jugement en gros sur ces deux personnages.

Et ce fut de moi qu'il partit,

C'est que l'un cherche à plaire aux sages,

L'autre veut plaire aux gens d'esprit.

Il leur plaît. Vous aurez peut-être peine à croire

Qu'on ait dans un repas de tels discours tenus :

On tint ces discours ; on fit plus,

On fut au sermon après boire.