XXIII
Written 1656-01-01 - 1696-01-01
Ni vos leçons, ni celles des neuf Sœurs,
N'ont su charmer la douleur qui m'accable.
Je souffre un mal qui résiste aux douceurs,
Et ne saurois rien penser d'agréable,
Tout rhumatisme, invention du diable,
Rend impotent et de corps et d'esprit.
Il m'a fallu, pour forger cet écrit,
Aller dormir sur la tombe d'Orphée ;
Mais je dors moins que ne fait un proscrit,
Moi dont l'Orphée étoit le dieu Morphée.
Si me faut-il répondre à vos beaux vers,
A votre prose et galante et polie.
Deux déités, par leurs charmes divers,
Ont d'agréments votre lettre remplie.
Si celle-ci n'est autant accomplie,
Nul ne s'en doit étonner a mon sens :
Le mal me tient, Hortense vous amuse.
Cette déesse, outre tous vos talents,
Vous est encore une dixième muse :
Les neuf m'ont dit adieu jusqu'au printemps.
L'éloge qui vient de vous
Est glorieux et bien doux.
Tout le monde vous propose
Pour modèle aux bons auteurs.
Vos beaux ouvrages sont cause
Que j'ai su plaire aux neuf Sœurs
Cause en partie et non toute ;
Car vous voulez bien sans doute
Que j'y joigne les écrits
D'aucuns de nos beaux esprits.
J'ai profité dans Voiture ;
Et Marot par sa lecture
M'a fort aidé, j'en conviens.
Je ne sais qui fut son maître :
Que ce soit qui ce peut être,
Vous êtes tous trois les miens.
Vous possédez cette science ;
Vos jugements en sont les règles et les lois :
Outre certains écrits que j'adore en silence,
Comme vous adorez Hortense et les deux rois.
Que vous dirai-je davantage ?
Hortense eut du ciel en partage
La grace, la beauté, l'esprit : ce n'est pas tout ;
Les qualités du cœur : ce n'est pas tout encore ;
Pour mille autres appas le monde entier l'adore,
Depuis l'un jusqu'à l'autre bout.
L'Angleterre en ce point le dispute à la France :
Votre héroïne rend nos deux peuples rivaux.
O vous, le chef de ses dévots,
De ses dévots à toute outrance,
Faites-nous l'éloge d'Hortense !
Je pourrois en charger le dieu du double mont ;
Mais j'aime mieux Saint-Évremond.
Au passage d'un pont, ou sur le bord d'un bois,
Nos hérauts publieront ce ban à haute voix ;
MARIANNE SANS PAIR, HORTENSE SANS SECONDE,
VEULENT LES CŒURS DE TOUT LE MONDE.
Si vous en êtes cru, le parti le plus fort
Penchera du côté d'Hortense ;
Si l'on m'en croit aussi, Marianne d'abord
Doit faire incliner la balance.
Hortense ou Marianne, il faut y venir tous ;
Je n'en sais point de si profane
Qui, d'Hortense évitant les coups,
Ne cède à ceux de Marianne.
Il nous faudra prier monsieur l'ambassadeur
Que, sans égard à notre ardeur,
Il fasse le partage, à moins que des deux belles
Il ne puisse accorder les droits,
Lui dont l'esprit foisonne en adresses nouvelles
Pour accorder ceux de deux rois.
Rien ne m'eût fait souffrir, et je crains toute chose ;
En ce point seulement je ressemble à l'Amour.
Vous savez qu'à sa mère il se plaignit un jour
Du pli d'une feuille de rose ;
Ce pli l'avoit blessé. Par quels cris forcenés
Auroit-il exprimé sa plainte,
Si de mon rhumatisme il eût senti l'atteinte ?
Il eût été puni de ceux qu'il a donnés.
Les beaux-esprits, les sages, les amants,
Sont en débat dans les Champs-Élysées ;
Ils veulent tous en leurs départements
Waller pour hôte, ombre de mœurs aisées.
Pluton leur dit : — J'ai vos raisons pesées ;
Cet homme sut en quatre arts exceller :
Amour et vers, sagesse et beau-parler.
Lequel d'eux tous l'aura dans son domaine ? —
Sire Pluton vous voilà bien en peine.
S'il possédoit ces quatre arts en effet,
Celui d'amour, c'est chose toute claire,
Doit l'emporter ; car, quand il est parfait,
C'est un métier qui les autres fait faire.
Rien ne m'engage à faire un livre ;
Mais la raison m'oblige à vivre
En sage citoyen de ce vaste univers ;
Citoyen qui, voyant un monde si divers,
Rend à son auteur les hommages
Que méritent de tels ouvrages.
Ce devoir acquitté, les beaux vers, les doux sons,
Il est vrai, sont peu nécessaires ;
Mais qui dira qu'ils soient contraires
A ces éternelles leçons ?
On peut goûter la joie en diverses façons ;
Au sein de ses amis répandre mille choses,
Et, recherchant de tout les effets et les causes,
A table, au bord d'un bois, le long d'un clair ruisseau,
Raisonner avec eux sur le bon, sur le beau,
Pourvu que ce dernier se traite à la légère,
Et que la nymphe ou la bergère
N'occupe notre esprit et nos yeux qu'en passant.
Le chemin du cœur est glissant :
Sage Saint-Évremond, le mieux est de m'en taire,
Et surtout n'être plus chroniqueur de Cythère,
Logeant dans mes vers les Chloris,
Quand on les chasse de Paris.
On va faire embarquer ces belles ;
Elles s'en vont peupler l'Amérique d'Amours.
Que maint auteur puisse avec elles
Passer la Ligne pour toujours !
Ce seroit un heureux passage.
Ah ! si tu les suivois, tourment qu'à mes vieux jours
L'hiver de nos climats promet pour apanage !
Crois-moi, triste tourment, consens à notre adieu ;
En ma faveur change de lieu.
Déloge enfin, ou dis que tu veux être cause
Que mes vers comme toi deviennent malplaisants.
S'il ne tient qu'à ce point, bientôt l'effort des ans
Fera sans ton secours cette métamorphose ;
De bonne heure il faudra s'y résoudre sans toi.
Sage Saint-Évremond, vous vous moquez de moi :
De bonne heure ! est-ce un mot qui me convienne encore,
A moi qui tant de fois ai vu naître l'aurore,
Et de qui les soleils se vont précipitant
Vers le moment fatal que je vois qui m'attend ?