Épilogue

By Maurice Bouchor

Written 1876-01-01 - 1876-01-01

Plein d'espoir, affamé d'un plus large horizon,

J'ai traversé le monde. O forêts séculaires,

Dans l'âme épouvanté, j'ai scruté vos mystères,

Et vos enchantements ont troublé ma raison.

Comme une chèvre, au flanc des roches escarpées,

Je me tenais debout, les bras tendus aux cieux :

Dans le couchant j'ai vu des guerriers furieux

Qui brandissaient en l'air leurs sanglantes épées.

Des hommes dans le vent hurlaient échevelés,

Des sorcières passaient et chevauchaient les nues,

Et quand le soir tombait plein d'horreurs inconnues,

Un souffle m'enlevait jusqu'aux cieux étoilés.

La mer avait des voix terribles et profondes

Qui me bouleversaient et me faisaient pâlir ;

Dans des rêves sans fin je me sentais mourir

Et je roulais parmi le tourbillon des ondes.

J'avais saisi le verre à mes lèvres tendu ;

Je buvais, chancelant d'une ivresse sublime, —

Et la nature était un effrayant abîme

Sur lequel se penchait mon esprit éperdu.

Ah !quand mon cœur blessé d'une douleur cruelle,

Se sentant las d'aimer pour la première fois,

S'était réfugié vers sa mère immortelle

Croyant trouver la paix à l'ombre des grands bois,

Il ne se doutait pas que tant de solitude

Épuiserait sa vie et le dessécherait,

Et le rendrait pareil aux arbres noirs et rudes

Quand la dent de l'hiver a mordu la forêt.

Il ne comprenait pas que l'âme tout entière

S'absorbe au sein profond des choses, que les cieux

Emplissent nos regards d'une telle lumière

Que rien n'existe plus devant nos faibles yeux.

Et lorsque, fatigué d'errer comme un fantôme

Sur l'eau silencieuse et sur les monts déserts,

Les yeux en vain tournés vers l'immuable dôme

Les bras en vain tendus dans le vide des airs,

J'ai voulu reposer mon front sur la poitrine

D'un être qui m'aimât et qui pût me parler,

Je n'ai vu devant moi qu'une splendeur divine,

Qu'un sourire infini qui ne peut consoler.

Que devenir, puisque la vie

N'était point lasse de fleurir,

Et puisque ma chair assouvie

Ne pouvait même plus souffrir ?

J'ai fui loin des bois solitaires

Dont le parfum m'est un poison

Et des sentiers pleins de mystères

Qui m'ont égaré la raison.

Je suis revenu vers les foules

A l'étourdissante clameur

Qui sait, mieux que le bruit des houles,

Étouffer les cris de douleur.

Mais la ville m'était déserte !

Les femmes passaient et riaient,

Et du fond de leur tombe ouverte

Mes vieux souvenirs s'écriaient :

« Laisse la jeunesse enivrée

Saluer la gloire du jour,

Toute ta joie est enterrée

Sous les débris du vieil amour. »

Quelle tristesse et quel silence !

J'ai dépensé tout mon matin

A remuer sans espérance

Les cendres d'un amour éteint.

Et pourtant, dois-je le maudire ?

Pourquoi l'ai-je tant blasphémé,

Si je vois quelquefois sourire

Le fantôme du temps aimé ?

Ce n'est pour moi qu'un rêve étrange

Qui traverse mes sombres nuits,

Mais le rayonnement d'un ange

A laissé mes yeux éblouis,

J'aime encor les nuits sans pareilles

Et les soirs pleins d'enchantements

Où résonnait à mon oreille

La musique de nos serments.

Tendresse de la femme aimée

Qui m'enchaînait près de son cœur

Dans une étreinte parfumée,

Ton souvenir reste vainqueur !

Et toi, grand océan sublime,

Mouvante lumière des flots,

Vagues énormes dont la cime

Lançait au ciel les matelots,

Ce que j'ai dépensé de vie

De souffrance et de plaisir fou,

Double chimère poursuivie,

Vous m'avez tout pris — gardez tout !

Défunt amour, sans épouvante

Je descendrai dans ton caveau ;

O mer, qu'il éclaire ou qu'il vente,

Je te serai toujours dévot.

Et vous serez mes deux idoles,

Parce que j'ai vers vous lancé

Mes rêves comme des gondoles

Au clair de lune du passé.