A bazzeilles
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
« J’ai ce matin été chez mon ami Jean-Pierre,
Qui m’a longtemps parlé de la présente guerre ;
Il m’en a fait, navré, le plus sombre tableau.
Par lui chaque Prussien est traité de bourreau.
En tout cas, si jamais ils viennent au village,
Je saurai, sens trembler, défendre le cottage
Où je reçus le jour ; et, si mourir je dois,
Je mourrai bravement, comme un guerrier gaulois. »
Voilà ce que disait à son fils ì, l’avant-veille
Du néfaste Sedan, un rustre de Bazeille.
Et les Germains du sud, et les Germains du nord,
S’avançaient à grand pas, précédés par la mort.
Guillaume le Pieux, franchissant la frontière
Du pays des héros, leva sa tête altière
Et parla comme suit : « Écoutez-moi, Français,
Ma présence en ces lieux, mes éclatant succès,
Prouvent que je combats pour une cause sainte,
Que le ciel est pour moi. Pourtant soyez sans crainte.
Mes soldats sont instruits, civilisés, chrétiens,
Ils ne troubleront pas la paix des citoyens ;
Sous le rustique toit, dans les maisons des villes,
Les femmes, les vieillards, peuvent dormir tranquilles.
Je le jure aujourd’hui, sur mon royal honneur,
Je n’en veux pas à vous, mais à votre empereur. »
Hélas ! malgré son rang, malgré son auréole
De vertu, le vieux roi ne tient pas sa parole,
Avec indifférence il marche dans le sang,
Et chaque jour, chaque heure, immole l’innocent.
Un soir de deuil, mais non par manque de vaillance,
Mornes, désespérés, les soldats de la France
Se rendent aux Prussiens. Par le chef du pays,
Ou par leurs généraux, ils ont été trahis.
Dans le camp des vainqueurs l’on est dans le délire
D’avoir si promptement anéanti l’Empire.
C’est très-bien ! Mais, là-bas, quelle est cette lueur ?
C’est Bazeilles qui brûle. Et ces cris de douleur ?
Et ces gémissements ? Ces cris sont ceux des femmes
Qu’un général poursuit jusqu’au milieu des flammes,
Et ces gémissements sont ceux des gens âgés
Qui sont par l’ennemi lâchement égorgés.
Et cette fusillade ? Ah ! ce sont de vieux braves
S’amusant à tuer, cachés au fond des caves
Par l’amour maternel, de tout petits enfants.
Les Germains, on le voit, partout sont triomphants ;
Comme ceux de Failly, leurs fusils font merveille :
Aussi bientôt, hélas ! du florissant Bazeille
Il ne reste plus rien. Sous des débris fumants
Se trouvent inhumés un millier d’habitants.
Il est minuit passé. Dans ce grand cimetière
Un rustre vit encor ; humide est sa paupière,
Car il a vu tomber, sous le fer des Prussiens,
Ses amis les plus chers, ses enfants, tous les siens.
Il pleure, et cependant un penser le console :
Il a fait son devoir et tenu sa parole.
Ce simple paysan a montré les vertus
D’un guerrier : grâce à lui cent Prussiens ne sont plus,
Mais un éclair soudain dans l’obscurité brille,
Une balle siffle, et… le paysan vacille :
« Enfin ! enfin ! dit-il, mon tour devait venir,
Adieu, ma chère France ! Espère en l’avenir. »