À celle que l'on dit froide

By Paul Verlaine

Written 1889-01-01 - 1889-01-01

Tu n'es pas la plus amoureuse

De celles qui m'ont pris ma chair ;

Tu n'es pas la plus savoureuse

De mes femmes de l'autre hiver.

Mais je t'adore tout de même !

D'ailleurs, ton corps doux et bénin

A tout, dans son calme suprême,

De si grassement féminin,

De si voluptueux sans phrase,

Depuis les pieds longtemps baisés

Jusqu'à ces yeux clairs purs d'extase,

Mais que bien et mieux apaisés !

Depuis les jambes et les cuisses

Jeunettes sous la jeune peau,

À travers ton odeur d'éclisses,

Et d'écrevisses fraîches, beau,

Mignon discret, doux petit Chose

À peine ombré d'un or fluet,

T'ouvrant en une apothéose

À mon désir rauque et muet,

Jusqu'aux jolis tétins d'infante,

De miss à peine en puberté,

Jusqu'à ta gorge triomphante

Dans sa gracile vénusté,

Jusqu'à ces épaules luisantes,

Jusqu'à la bouche, jusqu'au front

Naïfs aux mines innocentes

Qu'au font les faits démentiront,

Jusqu'aux cheveux courts bouclés comme

Les cheveux d'un joli garçon,

Mais dont le flot nous charme, en somme,

Parmi leur apprêt sans façon,

En passant par la lente échine

Dodue à plaisir, jusques au

Cul somptueux, blancheur divine,

Rondeurs dignes de ton ciseau,

Mol Canova ! Jusques aux cuisses

Qu'il sied de saluer encor,

Jusqu'aux mollets, fermes délices,

Jusqu'aux talons de rose et d'or ! —

Nos nœuds furent incoercibles ?

Non, mais eurent leur attrait, leur.

Nos feux se trouvèrent terribles ?

Non, mais donnèrent leur chaleur.

Quant au Point — froide, ô non pas fraîche,

Je dis que notre « sérieux »

Fut surtout, et je m'en pourlèche,

Une masturbation mieux,

Bien qu'aussi bien les prévenances

Sussent te préparer sans plus —

Comme tu dis — d'inconvenances,

Pensionnaire qui me plus,

Et je te garde entre les femmes

Du regret, non sans quelque espoir,

De quand peut-être nous aimâmes

Et de sans doute nous r'avoir.