À claude debussy

By Pierre Louÿs

Written 1888-01-01 - 1920-01-01

Ô Claude-Achille Debussy,

En quel endroit de notre sphère

Criez-vous : Vive la Russy !

Comme tout bon Français doit faire ?

La rue au nom de Cardinet

A-t-elle perdu votre boule,

Rue où jadis Louÿs dînait

Avant que d’être à la Bourboule ?

Fîtes-vous un autodafé

De cent doubles croches en flamme ?

Allez-vous de bouge en café,

L’œil vitreux et le vague à l’âme ?

Gémissez-vous : « J’ai quatre et as ! »

Craignant qu’un double ne descende ?

Instrumentez-vous Pelléas

Sous les flûtes de Mélisande ?

Inventez-vous je ne sais quel

Braiment qui fait peur à la bonne

Pour hurler tout à coup : Arkël !

Sur deux-septièmes de trombone ?

Ou, lorsque votre esprit subtil

Change de route et se relaye,

Parfois un désir vous prend-il

De rouvrir la pauvre Saulaie ?…

Bougre d’animal, je ne sais !

Car la vie est pour toi si rose

Que tes doigts ne sont point pressés

De m’écrire une lettre en prose.

Enterrant d’injustes guignons

Au sein de la belle nature,

Tu fais aux pays bourguignons

La verte villégiature.

Chaque jour, tu viens prier Dieu

Sur le carrefour que l’on nomme

La place Dieu, ou Boïeldieu,

Comme dit Tribulat Bonhomme.

Tu mets un métacarpe entier

Dans le sac de tonnante gloire

Que saint Gustave Charpentier

Fait sonner jusqu’en Saône-et-Loire.

Et bientôt on ne pourra plus

Dire de toi ce qu’on en pense,

Sans imiter des gens velus

Qui portent chaîne sur la panse.

Eh bien ! si le tas de ton or

Vaut l’opulence de ma rime,

Si ton soprane et ton ténor

Ne roucoulent pas pour la frime,

Si tu portes au second doigt

Un rubis gros comme cétoine,

Je donnerai ce que l’on doit

Au bon Monseigneur saint Antoine ;

Car je lui ai promis cent sous

Pour envoyer, d’une main sage,

Dans le vingt-sixième dessous

Tous ceux qui gênent ton passage !