A gretchen
Written 1873-01-01 - 1873-01-01
Gretchen, pensive à sa fenêtre,
Effeuille poétiquement
Une fleur du Rhin allemand
Et rêve à son seigneur et maître.
Docteur ou prince palatin,
Fritz ou Faust, il est en campagne ;
Il a fait son petit butin
Dans la Bourgogne et la Champagne.
Gretchen, la belle aux cheveux d'or,
Vient d'écrire, et sa main savante.
Sa main que l'encre tache encor,
A cité Schiller, Goethe, Dante ;
Prouvant qu'on ne saurait ailleurs
Que dans la vieille Germanie
Trouver l'amour vrai dans les cœurs,
Dans les cerveaux le vrai génie.
Maintenant, savez-vous pourquoi,
Sa douce lettre étant écrite.
Elle interroge avec émoi
L'oracle d'une marguerite ?
La fleur lui dit si son amant,
Dans les châteaux qu'il déménage,
Lui fait bonne part du pillage…
Un peu, beaucoup, énormément !
Fritz n'a pas des instincts féroces,
Gretchen n'a pas les doigts fripons ;
Mais il faut encor des jupons
A son mince trousseau de noces.
Elle voudrait, pour les grands jours,
Quelques fins mouchoirs de batiste ;
Les dentelles sur le velours
Font très bien… Gretchen est artiste.
Une perle d'un certain prix
Manque à son tortil de baronne ;
On peut la trouver dans Paris…
Cette exécrable Babylone !
Oui, blonde Gretchen, vous aurez
Plus que Fritz n'ose vous promettre,
Tous les trésors énumérés
Dans le pathos de votre lettre.
Vos princes, vos héros germains
Savent user de leurs victoires ;
Ils ont pris de leurs nobles mains
Notre linge dans nos armoires.
Calicot, batiste et linon,
Tout a passé chez leurs payses ;
Les payses n'ont pas dit non…
Gretchen, vous portez nos chemises !
Pour une femme de la cour,
Franchement, vous n'êtes pas fière,
Gretchen ! Margot la vivandière
Entend mieux l'honneur et l'amour.
Si le sapeur, qui la courtise.
Lui disait, las de trop souffrir :
« Belle Margot, pour vous l'offrir
J'ai pris à Gretchen sa chemise. »
Tout irait mal, j'en ai grand'peur ;
Et Margot, couleur de l'aurore,
Gratifierait le beau sapeur
D'un soufflet rapide et sonore.
Nos femmes à nous, Dieu merci,
Ont le cœur plus haut que les vôtres
Et ne consentent pas ainsi
A porter les nippes des autres.
Jamais grisettes de Paris
N'ont écrit en Saxe, en Thuringe,
Pour prier amants ou maris
De vous dérober votre linge.
Car nous avons aussi — pardon
Au graff, au margraff, vos ancêtres —
Dormi chez vous sous l'édredon
Et parlé, quelquefois, en maîtres.
Nous avons doucement passé
Dans vos manoirs quelques années,
Et, dit-on, nous avons laissé
Vos jupes un peu chiffonnées.
Du moins nous ne les volions pas.
Et vous n'avez pas porté plainte.
Vous avez reçu sans contrainte
Les honneurs dus à vos appas.
Ceci, généreuse Allemande,
Soit dit sans vous donner du noir :
Ce n'est pas qu'on vous redemande
Fichu, camisole, peignoir !
Gardez à jamais, nobles dames,
Nos rubans, nos chapeaux fanés ;
Si nous les rapportions, nos femmes
Nous les jetteraient par le nez.
Et, d'ailleurs, une paix loyale
Éteint tous nos ressentiments…
Continuez, bons Allemands,
A salir notre linge sale.