A guillaume de prusse

By Jules Maillard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

On dit, jeune Empereur, que par un froid caprice

Vous exigeâtes, en prorogeant l'armistice,

Que vos troupes, massées à l'étroit dans nos forts,

N'essuient pas un naufrage en abordant le port ;

Bref, qu'elles ont de vous reçu cette assurance

De venir parader au cœur de notre France.

(Cette forfanterie au milieu de Paris

Devant de leurs lauriers éterniser le prix.)

Si vous avez promis à vos hordes guerrières

De grever notre deuil de ce tribut de guerres,

Vous avez dû compter, pour cette fantaisie,

Sur notre bon vouloir ou notre courtoisie

Plutôt que sur l'effet sanguinaire et fatal,

De ce droit inouï, dénommé droit brutal.

Or, s'il en est ainsi, comme en soixante-sept

Vous aurez nos regards… à défaut de respect.

Mais si, comme on le craint, la vanité tudesque

Vous pousse à dévoiler votre âpre soldatesque,

A la faire piaffer sur notre voie publique,

En nargue du Français ou de la République,

Accablés, écrasés sous un poids inégal :

Ne faites par cela, sire, ce serait mal !

Résistez, renoncez à cette folle envie,

De laquelle dépend peut-être votre vie.

Non pas qu'un seul de nous nourrisse le dessein,

Quelque froissé qu'il soit, de se faire assassin

Et cherche, en vous frappant, à l'ombre de la foule,

A vous oindre, Empereur, d'une sanglante ampoule !

Si nous fûmes parfois des juges, des vengeurs,

Nous ne pactisons pas avec les égorgeurs.

En sera-t-il ainsi de cette épouse ou mère,

Que vos bruyants succès, faciles, éphémères,

Ont réduite à pleurer de ses plus chaudes larmes

Ou l'époux, ou l'enfant, décimés par vos armes ?…

Celle-là hardiment peut bien vous défier !

N'a-t-elle pas un meurtre à vous faire expier ?

De votre Richelieu prenez quelques avis,

Avant de vous heurter aux veuves de Paris.

Il en est, j'en connais, qu'il serait mal aisé

D'essayer de guérir de leur amour brisé.

Celles-là disent tout à nos foules avides,

Aussi bien la raison de leurs précoces rides

Que le navrant détail de leur dernier adieu

A ceux qui pour la France ont émigré vers Dieu.

D'autres au cœur du peuple épanchent leur souffrance,

Ne laissant jamais luire un soupçon de vengeance,

Seul, leur chevet la nuit entend ces mots confus :

« Pauvre époux ! cher enfant ! je ne vous verrai plus !! »

Mais que l'atroce auteur de leur froid désespoir

Apparaisse soudain… Alors on pourra voir

Et l'œil provocateur, et le cœur plein de haine,

Le timide roseau, se transformer en chêne.

Oh ! dans ces moments-là, n'affrontez pas l'orage,

Vous seriez emporté, Roi, comme le feuillage !

Donc vous ne viendrez pas, sans y être invité,

Réveiller les douleurs de la mâle cité.

Contentez-vous, puissant, de nous avoir vaincus,

De nous prendre l'Alsace avec beaucoup d'écus ;

De piller, dévaster, de voler nos archives,

De détrousser ici pour enrichir vos rives ;

Restez l'actif geôlier de Napoléon trois,

Mais, par simple pudeur, n'outragez pas nos toits.

Quoi (réplique du Nord un compère malin) !

« Guillaume l'empereur méconnaîtrait Berlin

« A ce point qu'une guerre aussi psychologique

« Finirait sans bouquet ?… Quoi ! leur guerrier portique

« N'aura pas vu sous lui passer nos étendards ?

« A quoi nous sert-il donc d'être si fins renards ?…

« Napoléon premier serait venu chez nous,

« Nous aurions présenté nos clefs presque à genoux,

« Et le César germain n'irait pas dans Paris !

« S'il en doit être ainsi, tout le reste est sans prix ! »

Rassurez-vous, docteur ; s'il passe notre porte,

Escorté de vos fils, dont la blonde cohorte,

Admise à nos foyers, a souillé nos maisons

Et par l'espionnage et par les trahisons,

Votre Roi, pour témoins de ses grandes revues,

Aura l'affreux troupeau de nos filles perdues,

Et cet essaim pourri de filous et de gueux

Que toute ville abrite en ses plis ténébreux.

Or, il n'est rien de tel que ces êtres abjects,

Ces rouleurs de ruisseaux, ces bohèmes infects,

Qui volent à la ville, pillent à la campagne

(Tout comme des soldats de la douce Allemagne),

Pour fournir un cortège aux puissances du jour.

Après tout, cette cour vaut bien certaine cour.

Vous aurez donc, César, cet odorant parfum.

Mais pour des citoyens, vous n'en aurez pas un.

L'honnête Parisien porte trop haut le front

Pour aller le vautrer aux fêtes de l'affront ;

Et, bien que de l'honneur les palmes soit intactes,

Il ne s'affiche pas à de semblables dates.

Or, soit du magasin ou soit de l'atelier,

Chacun s'enfermera sous le toit familier,

Songeant péniblement aux guerriers sans tombeaux

Dont les putrides chairs engraissent les corbeaux ;

Aux tout petits enfants dont la source de vie

Par les privations s'est tout à coup tarie ;

Aux affamés du siège, à ces faces livides ;

A l' Empire écroulé qui creusa tous ces vides,

A son Paris vendu, à la France amoindrie,

Aux désastres sans nom de la pauvre patrie.

Saluer les bourreaux de toute liberté

Il laissera les fous sans fiel et sans fierté,

Quant aux soldats français, il n'est rien à prescrire ;

S'ils sortent ce jour-là, ils sont bons à maudire !…

Maintenant, souverain, contentez vos loisirs ;

Donnez un libre cours à vos ardents désirs,

Fomentez, soulevez quelque sanglant conflit

Pour occuper Paris, ce flambeau de l'esprit.

Acceptez l'imprévu préparé par vos mains.

Ma tâche est accomplie en disant aux Germains :

Si de notre Paris César franchit le seuil,

Il peut y rencontrer son impérial linceul !!!