À j. de s… laboureur à yvetot

By Victor Hugo

Written 1881-01-01 - 1881-01-01

Roi d’Yvetot, mon camarade,

Je te dis : — Salut ! Il fait beau ! —

Comme Racan à Benserade,

Et comme Arioste à Bembo.

En famille chez toi l’on soupe ;

Ta médiocrité te plaît ;

La gaîté sainte est la soucoupe

De la tasse où tu bois ton lait.

On nous prêche ici la tristesse.

Sanchez dresse procès-verbal

De ce que la folle Lutèce

Va, fort décolletée, au bal.

Il nous pleut des sermons sans nombre,

Très funèbres, point variés ;

Mais vous êtes là-bas dans l’ombre

Quelques sages qui souriez.

L’intolérance aux rois s’appuie,

Nous frappant de leur droit divin,

Pendant qu’avril déjà ressuie

Les églantiers dans ton ravin.

Un quadrille est presque une émeute.

L’essaim des cloîtres nous poursuit ;

Nos bals sont mordus par la meute

De tous ces dogues de la nuit.

Est-ce que les brumes augmentent ?

L’homme est de raison indigent

S’il se livre à ces clercs qui chantent

Au Dieu juste un hymne outrageant.

Il faut être de bonne pâte

Pour se figurer que les rois

Sont sacrés, et que Dieu se hâte

Au moindre appel de leurs beffrois ;

Et qu’il dit, laissant ses affaires,

Les cieux, l’abîme à diriger,

L’ombre et la conduite des sphères :

— Diantre ! Tibère est en danger !

Être l’homme, et suivre la buse !

Croire, après un sermon peu neuf,

Que Dieu n’est qu’un porte-arquebuse

Debout derrière Charles neuf !

Il faut être inepte, ô Voltaire,

Pour dire : c’est vrai, l’élément

Et l’astre aperçoivent sur terre

Louis quinze distinctement.

Il faut être naïf pour croire

Que Dieu se plaît à châtier,

Et qu’Iblis, la grande âme noire,

Aidé par un arbre fruitier,

Invente la place de Grève,

Les pédants, le code civil,

Parce qu’Adam mord après Ève

Dans une pomme de calvil.

Quand on peut croire aux lys, aux roses,

À l’aurore, il est enfantin

De croire à cent romans moroses

Mal traduits du grec en latin.

Il faut être un âne à la lettre

Pour rêver Diderot puni,

Pour damner Kant, et pour admettre

Que Dieu, l’aïeul de l’infini,

Ne s’occupe, en sa gloire énorme,

Sans cesse, hier comme demain,

Qu’à faire le procès en forme

À tout ce pauvre genre humain ;

Et que sa clémence est à l’aise

Dans le hurlement des maudits,

Et dans le cri d’une fournaise

Couvrant le chant du paradis.

Depuis six mille ans on invente,

On suppose, on effraie, on ment,

Malgré la lumière vivante

Du vénérable firmament.

Le faux ciel que sur nous on penche

Est de chimères pluvieux ;

Le mensonge a la barbe blanche ;

L’homme est enfant, le conte est vieux.

La loi devient l’hiéroglyphe ;

Toujours l’ombre au jour succéda ;

Moïse, hélas, produit Caïphe,

Christ engendre Torquemada.

Quel néant l’homme a sur sa table !

Rien fait mettre un monde à genoux.

Le temple est un lieu redoutable

Où le sage enfante des fous.

Les religions sont des gouffres ;

À leur surface on voit un mont,

L’erreur, puis de grands lacs de soufres,

Puis de l’ombre, et Dieu triste au fond.

Non, non, ce n’est pas pour le jeûne,

Le cilice et les bras en croix,

Que Jacque est beau, qu’Agnès est jeune,

Que l’alouette chante aux bois !

Le diable et son soufflet de forge

S’évanouissent aussitôt

Que j’écoute le rouge-gorge

Dans ton petit champ d’Yvetot.

Le baïram et le carême

Ont le même idéal tous deux :

La femme maigre, l’homme blême,

Le ciel terrible, Dieu hideux.

Je désire autrement conclure.

Tous ces korans, en vérité,

Ne laissent rien, qu’une fêlure

Au cerveau de l’humanité.

Devant ces dogmes qu’on redoute,

Ciel difficile, enfer promis,

Je prends le grand parti du doute,

Et de remplir mon verre, amis.

Le carnaval n’est point un crime.

Jamais mon esprit ne croira

Qu’on tombe à l’éternel abîme

Par les trappes de l’Opéra.

Que Dieu se fâche de la joie,

C’est peu probable ; et je suis sûr,

Quand sur nos fronts l’amour flamboie,

Que quelqu’un sourit dans l’azur.

Quand Lise, au plaisir décidée,

Drape son burnous nubien,

Et court au bal, j’ai dans l’idée,

Que l’infini le prend très bien.

Je crois peu, dans ma petite ombre,

Qu’être gais, ce soit être ingrats,

Et que le Dies irae sombre

Ait pour masque le mardi gras.

Je doute que, cachant son glaive,

Michel, l’effrayant chérubin,

Pour voir où Musard entraîne Ève,

Loue un costume chez Babin.

Ces erreurs, nuage durable,

Obscurcissent la terre, et font

Que l’âme humaine est misérable

En présence du ciel profond.

Ces védas, ces métempsychoses,

Abrutissent l’homme transi ;

Donc les champs sont de belles choses,

Et la danse aux flambeaux aussi !

Quand mon archevêque me damne

Pour une tranche de jambon,

Et me maudit, j’aime mieux Jeanne,

Meilleure preuve d’un Dieu bon.

J’aime mieux rêver sous les saules

Que de lire les mandements

De monsieur le primat des Gaules

Contre les poulardes du Mans.

Je trouve charmantes les belles ;

Et je préfère la gaîté

Des Margots et des Isabelles,

À Santeuil hurlant : Stupete !

Je répugne aux vieux dogmes tristes ;

Je veux, en deux efforts égaux,

Tirer l’art des mains des puristes

Et Dieu des griffes des cagots.

Je hais les Césars et les Romes ;

Ma sagesse, en ces temps railleurs,

C’est beaucoup d’amour pour les hommes,

Beaucoup de pitié pour les fleurs.

Je donnerais dix rois de France

Et vingt sultans de Dahomey

Pour ôter au pauvre une transe,

Une nuée au mois de mai.

Tout homme est pris, dans son bas âge,

Par le mensonge triomphant ;

Les ténèbres, cet esclavage,

M’ont mis au bagne, tout enfant.

Ceux pour qui l’ignorance est l’ordre

Ont, sur ma pensée où Dieu luit,

Pris soin de nouer et de tordre

L’énorme chaîne de la nuit.

Chaque chaînon de cette chaîne

Est fait d’autorité, de deuil,

D’énigme, et de la vieille haine

Forgée avec l’antique orgueil.

La peur, tous les textes terribles,

Tout l’anathème, tout l’enfer,

Tous les korans, toutes les bibles,

Mêlés, en composent le fer.

Cette chaîne, où rampe une flamme,

Sur l’enfant comme sur l’agneau

Pèse, et nous étreint ; mais mon âme

Rit, et passe à travers l’anneau.