A jeun

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Tandis qu'avec ses éclairs bleus,

Hier, au bal de l'Élysée,

La féerie au vol fabuleux

Était partout réalisée ;

Tandis que des flots ralliés

De Sémiramis et d'Omphales

Montaient les vastes escaliers,

Traînant leurs robes triomphales ;

Tandis que des habits divers

Se mêlaient, ainsi que les claques,

A des uniformes, couverts

De rubans moirés et de plaques ;

Je vis un jeune homme à l'œil bleu,

Triste, d'une pâleur extrême ;

Et même, il semblait avoir peu

Dîné, comme un simple bohème.

Moi, saisi d'un trouble secret,

Je le plaignais. Monsieur, lui dis-je,

Vous faiblissez. On vous croirait

Terrassé par quelque prodige.

Lui cependant, très abattu,

Mais révolté, comme un esclave,

Regardait un ange, vêtu

De rose, oh ! d'un rose suave !

Ayant faim sans doute à pleurer,

Dans une fringale extatique,

Il semblait vouloir dévorer

Cette personne poétique.

Monsieur, repris-je à mi-voix, si

Votre vigueur est presque morte,

Un riche buffet, près d'ici,

Offre tout ce qui réconforte.

Certain vin, de Chypre venu,

Vous y rendra l'âme éclaircie. —

Souper ? murmura l'inconnu,

Ma foi ! non, je vous remercie.

Les buffets seraient superflus,

Malgré leur luxe grandiose.

J'ai faim, mais je n'y pense plus :

Je regarde la dame en rose !