À Juana

By Alfred de Musset

Written 1835-01-01 - 1835-01-01

Ô ciel ! je vous revois, madame, —

De tous les amours de mon âme

Vous le plus tendre et le premier.

Vous souvient-il de notre histoire ?

Moi, j'en ai gardé la mémoire : —

C'était, je crois, l'été dernier.

Ah ! marquise, quand on y pense,

Ce temps qu'en folie on dépense,

Comme il nous échappe et nous fuit !

Sais-tu bien, ma vieille maîtresse,

Qu'à l'hiver, sans qu'il y paraisse,

J'aurai vingt ans, et toi dix-huit ?

Eh bien ! m'amour, sans flatterie,

Si ma rose est un peu pâlie,

Elle a conservé sa beauté.

Enfant ! jamais tête espagnole

Ne fut si belle, ni si folle. —

Te souviens-tu de cet été ?

De nos soirs, de notre querelle ?

Tu me donnas, je me rappelle,

Ton collier d'or pour m'apaiser, —

Et pendant trois nuits, que je meure,

Je m'éveillai tous les quarts d'heure,

Pour le voir et pour le baiser !

Et ta duègne, ô duègne damnée !

Et la diabolique journée

Où tu pensas faire mourir,

Ô ma perle d'Andalousie,

Ton vieux mari de jalousie,

Et ton jeune amant de plaisir !

Ah ! prenez-y garde, marquise,

Cet amour-là, quoi qu'on en dise,

Se retrouvera quelque jour.

Quand un cœur vous a contenue,

Juana, la place est devenue

Trop vaste pour un autre amour.

Mais que dis-je ? ainsi va le monde.

Comment lutterais-je avec l'onde

Dont les flots ne reculent pas ?

Ferme tes yeux, tes bras, ton âme ;

Adieu, ma vie, — adieu, madame,

Ainsi va le monde ici-bas.

Le temps emporte sur son aile

Et le printemps et l'hirondelle,

Et la vie et les jours perdus ;

Tout s'en va comme la fumée,

L'espérance et la renommée,

Et moi qui vous ai tant aimée,

Et toi qui ne t'en souviens plus !