A la Biche empaillée

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

Depuis que, renonçant à vivre,

La Féerie est sans picotin,

Et que l'on a, comme un sot livre,

Fermé la Porte-Saint-Martin,

On plaignit, lorsque vous partîtes,

Biches et divertissement,

Les choses grandes et petites

Qu'abrita ce vieux monument,

Les beaux trucs, les portions nues

De mademoiselle Delval,

Frédérick marchant dans les nues

Et le souvenir de Dorval, —

O théâtre que je harangue ! —

Et les auteurs, que tu n'avais

Invités qu'à tirer la langue

Devant les danses de navets !

Si la franchise me décore,

Puis-je, sans faire four, nier

Qu'à Paris on plaignit encore

La défaite de Marc Fournier ?

On dit, et partout vous le lûtes :

Celui que la détresse prit

Si vite, après vingt ans de luttes,

Fut toujours un homme d'esprit.

Peut-être qu'il perdit la tête

Au son de la flûte et des cors ;

Mais quoi ! C'est la muse qu'il tète.

Il valait mieux que ses décors.

Il ignorait ce fait immonde

Qu'ici-bas cinq et cinq font dix.

Et c'est ainsi que tout le monde

Eut sa part au De profundis.

Toi seule, qui, toujours raillée,

Figurais dans La Biche au Bois,

Pauvre Biche, seule empaillée

Parmi tout ce monde aux abois !

Tu pars sans qu'un mot te console,

Biche, qui sans doute à présent

Figures sur une console

Dans le Marais, triste présent

Offert par le tremblant concierge

De ce théâtre où tu perchas,

A quelque antique et douce vierge

Immobile entre ses deux chats !

Nul ne t'a célébrée, ô Biche,

Qui, pendant deux mille soirs, fis

Beaucoup plus d'argent que Labiche !

Biche insensible à nos défis !

Biche marchant sur des basanes !

Qui, pour t'exempter de tout soin,

Comme beaucoup de courtisanes,

Au lieu de cœur avais du foin !

Biche ! en tes yeux d'Iphigénie,

Tes auteurs, qu'un succès absout,

Mettaient l'éclair de leur génie :

En d'autres termes, — rien du tout.

Autour de toi, vingt-huit danseuses,

Passant et sautant deux à deux,

Agitaient leurs jambes osseuses

Ou faisaient voir des monts hideux,

Et, triste gloire de ces bouges,

Des bocaux montraient, sans haillon,

Au lieu de poissons, des dos rouges

Parmi quelque flots de paillon !

Tout cela pour te faire fête,

Pour justifier ton emploi,

Biche ! et maintenant, pauvre bête,

Il n'est plus question de toi.

Eh bien, non ! si ce temps bégueule

T'oublie, il ne sera pas dit

Qu'ainsi tu disparaîtras seule

Dans le bruit qui nous assourdit !

C'est pourquoi je t'offre cette ode,

O Biche de La Biche au Bois

Qu'un flot de poussière corrode.

Je t'ai versé le nectar. Bois !

Exempte de remords et d'ire,

Biche que nul ne doit plus voir,

Moisis en paix ! car tu peux dire :

J'ai fait du mal sans le savoir,

Et l'on m'empêchait d'être immonde,

Hélas ! rien qu'en m'époussetant. —

Combien de biches dans le monde

Ne pourraient pas en dire autant !