A la douleur
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Non ! je ne te hais pas, douleur ! Bien au contraire,
J'aime à sentir peser sur moi ta forte main ;
Car, dans le seul effort tenté pour m'y soustraire,
Je développe en moi tout ce que-j'ai d'humain !
Tu ne ressembles pas à la liqueur traîtresse
Que le roi du banquet verse au dernier moment,
Et qui porte au cerveau la folie et l'ivresse,
Pour n'y laisser,, après, que l'abrutissement !
Tu ressembles plutôt à cette drogue amère
Qu'on ordonne à l'enfant par la fièvre affaibli,
Et qu'il boit, en pleurant, sur l'ordre de sa mère,
Qui veille, douce et ferme, au chevet de son lit !
Aussitôt qu'il a bu la potion cuisante
Il sent comme du feu dans ses veines courir ;
Puis, du breuvage noir la chaleur bienfaisante
Chasse au dehors le mal dont il allait mourir !
Oui ! tu m'es un ami sévère, mais qui m'aime,
Et me dit, pour mon bien, de dures vérités ;
Tu me fais, malgré moi, plonger l’œil en moi-même,
Et fouiller, dans mon cœur, les plus secrets côtés !
Tu me donnes un sens plus profond de la vie,
Où l’œil de l'homme heureux n'a jamais pénétré ;
Car, à tes dures lois en naissant asservie,
L'âme ne comprend rien avant' d'avoir pleuré !
Tu me rends sympathique à la moindre souffrance
Qui vient, devant mes yeux, frapper un être humain,
Tandis que l'homme heureux, avec indifférence,
Passe auprès du malheur qu'il rencontre en chemin !
A tes ardeurs je sens que mon âme se trempe,
Que ma fibre' durcit en mâle volonté ;
Quand l'heureux, par la vie, au lieu de marcher, rampe,
Énervé par la molle et lâche volupté !
Ainsi, je te dois tout : plus claire intelligence, —
Faculté d'accomplir un vigoureux effort,
Pitié pour le malheur et la hâve indigence :
Tu m'as rendu meilleur, et plus sage, et plus fort !
Mais il faut contre toi résister sans relâche,
Pour obtenir enfin tous ces dons précieux ;
Car d'un coup dédaigneux tu terrasses le lâche,
Tandis que le vaillant trouve grâce.à tes yeux !
Ainsi,,dit la légende, aux âges de ténèbres,
Quand les magiciens évoquaient les esprits,
Ceux qui tremblaient.devant ces visiteurs funèbres
Étaient par eux, soudain, frappés, avec mépris ;
Mais celui qui, plus ferme et sentant sa puissance,
Sans changer de couleur, en face osait les voir,
Les spectres le servaient avec obéissance,
Et mettaient à ses pieds leur immense pouvoir !