A la douleur

By Charles Grandsard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Non ! je ne te hais pas, douleur ! Bien au contraire,

J'aime à sentir peser sur moi ta forte main ;

Car, dans le seul effort tenté pour m'y soustraire,

Je développe en moi tout ce que-j'ai d'humain !

Tu ne ressembles pas à la liqueur traîtresse

Que le roi du banquet verse au dernier moment,

Et qui porte au cerveau la folie et l'ivresse,

Pour n'y laisser,, après, que l'abrutissement !

Tu ressembles plutôt à cette drogue amère

Qu'on ordonne à l'enfant par la fièvre affaibli,

Et qu'il boit, en pleurant, sur l'ordre de sa mère,

Qui veille, douce et ferme, au chevet de son lit !

Aussitôt qu'il a bu la potion cuisante

Il sent comme du feu dans ses veines courir ;

Puis, du breuvage noir la chaleur bienfaisante

Chasse au dehors le mal dont il allait mourir !

Oui ! tu m'es un ami sévère, mais qui m'aime,

Et me dit, pour mon bien, de dures vérités ;

Tu me fais, malgré moi, plonger l’œil en moi-même,

Et fouiller, dans mon cœur, les plus secrets côtés !

Tu me donnes un sens plus profond de la vie,

Où l’œil de l'homme heureux n'a jamais pénétré ;

Car, à tes dures lois en naissant asservie,

L'âme ne comprend rien avant' d'avoir pleuré !

Tu me rends sympathique à la moindre souffrance

Qui vient, devant mes yeux, frapper un être humain,

Tandis que l'homme heureux, avec indifférence,

Passe auprès du malheur qu'il rencontre en chemin !

A tes ardeurs je sens que mon âme se trempe,

Que ma fibre' durcit en mâle volonté ;

Quand l'heureux, par la vie, au lieu de marcher, rampe,

Énervé par la molle et lâche volupté !

Ainsi, je te dois tout : plus claire intelligence, —

Faculté d'accomplir un vigoureux effort,

Pitié pour le malheur et la hâve indigence :

Tu m'as rendu meilleur, et plus sage, et plus fort !

Mais il faut contre toi résister sans relâche,

Pour obtenir enfin tous ces dons précieux ;

Car d'un coup dédaigneux tu terrasses le lâche,

Tandis que le vaillant trouve grâce.à tes yeux !

Ainsi,,dit la légende, aux âges de ténèbres,

Quand les magiciens évoquaient les esprits,

Ceux qui tremblaient.devant ces visiteurs funèbres

Étaient par eux, soudain, frappés, avec mépris ;

Mais celui qui, plus ferme et sentant sa puissance,

Sans changer de couleur, en face osait les voir,

Les spectres le servaient avec obéissance,

Et mettaient à ses pieds leur immense pouvoir !