A la jeune génération

By Aimé Camp

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Enfants, souvenez-vous de nos malheurs sans nombre,

De nos drapeaux en deuil, où pend une crème sombre,

Des souillures de notre sol ;

Grandissez pour venger ce que souffrent vos pères,

Pour atteindre, au-delà du Rhin, dans leurs repaires,

Les héros d meurtre et du vol.

Dans vos amusements, dans vos joyeuses fêtes,

Songez au sang versé, songez à nos défaites,

Et, saisis d’un frisson au cœur,

Aspirez à ce temps où vous serez de taille

A jouer d’autres jeux, les jeux de la bataille

Qui rendra le pays vainqueur.

Aux heures d’étude féconde,

Des siècles écoutez la voix ;

Interrogez l’homme et le monde,

Et sondez les divines lois.

Sous les cieux la pensée est reine ;

De sa puissance souveraine,

Armez-vous, athlètes constants ;

Qu’un jour de ce labeur austère,

Jaillisse, comme d’un cratère,

La vengeance aux traits éclatants.

Enfants, souvenez-vous — Et quand al jeune fille,

Dont le charme si doux comme un pur rayon brille,

Troublera vos cœurs enivrés :

Quand sa lèvre, fleur d’or, s’ouvrira pour vous dire,

O fiancé, pourquoi ce douloureux sourire,

Et pourquoi ces regards navrés ?

Des désastres publics dans mes yeux est le signe.

Répondrez-vous ; de toi je ne serais pas digne

Si j’oubliais ceux qui sont morts ;

Et si, sourd à l’appel de la sainte patrie,

Au bonheur de l’amour, ô ma vierge chérie,

Je m’abandonnais sans remords.

Cachez, sous le myrte et les roses,

Le glaive de la liberté.

Qu’à vos fronts noblement moroses

Se joue un éclair de fierté.

Réclamez l’heure de combattre,

Et ne vous laissez pas abattre

Par tant de misère et de deuil ;

Car de l’Allemagne insolente

Némésis, à punir trop lente,

Par vos mains frappera l’orgueil.

Enfants, souvenez-vous — Vous êtes purs des fautes

Qui nous ont entraînés des cimes les plus hautes

Dans un abîme de revers.

Vos cœurs n’ont pas connu la triste défaillance.

Vous, l’honneur non terni, vous la jeune vaillance,

Vous êtes l’arbre aux rameaux verts.

Le vieux tronc est tombé sous la hache germaine ;

Mais de nos ennemis la fureur inhumaine

Frémira contre vous en vain.

Vous croitrez, débordant de généreuse sève,

Comme sur la montagne un grand chêne s’élève

Tout baigné de l’éther divin.

A vous les immortels trophées,

Les patriotiques exploits,

Et nos discordes étouffées

Par votre saint amour des lois.

A vous, la gloire que ne souille

Aucun intérêt de sa rouille ;

A vous les plus nobles ardeurs ;

En vous, intrépide jeunesse,

Il faut que la France renaisse

Dans ses héroïques grandeurs.

Enfants, souvenez-vous. — Sur son lit d’agonie

La France se soulève, et, sanglante, honnie,

Vous regarde et dit : «Je vivrai.

D’un passé condamné cette heure est la dernière.

Mes fils sont l’avenir du monde, et leur bannière

Est celle du juste et du vrai.»

Vous vaincrez par l’effort et par le sacrifice.

Des molles passions repoussez l’artifice.

Gardez à l’âme son pouvoir.

Vivre n’est pas cueillir des fleurs dans une plaine,

Ni boire en un banquet la joie à coup pleine ;

C’est s’immoler à son devoir.

Devoir, patrie, honneur sévère,

Et liberté qui ne meurt pas,

Tout ce que votre cœur révère

Vous convie aux sanglants combats.

De tant de cités ravagées

Et de familles outragées

La vengeance est l’unique vœu.

Vengeance, dit le vent qui passe ;

L’étoile, brillant dans l’espace,

Écrit Vengeance en traits de feu !