A la jeunesse

By Félix Frank

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

J’ATTENDAIS mieux de toi, Jeunesse abâtardie !

J’espérais qu’un beau jour, secouant ta torpeur,

Tu tenterais enfin quelque attaque hardie,

Et dirais à César : « C’est à toi d’avoir peur !»

Non, rien ! — Tu dors paisible en ton indifférence,

Comme la chrysalide inerte en sa prison :

Du moins le papillon léger, plein d’espérance,

Volera vers le ciel à la chaude saison ;

Les grillons chanteront dans les herbes fleuries,

Le taureau mugissant, le cheval indompté,

De leurs pas vagabonds fouleront les prairies,

Humant à pleins poumons l’air et la liberté ;

Les collines verront la fleur nouvelle éclore,

Et les neiges se fondre aux baisers du soleil,

Et toi, Jeunesse, toi, tu dormiras encore

Quand tout célébrera l’universel réveil !

Lorsque par des brigands la patrie asservie

Pour le peuple déchu devient un cabanon,

Que faut-il donc, dis-moi, pour te rendre la vie :

Est-ce des coups de fouet ou des coups de canon ?

Dans quel livre menteur as-tu lu notre histoire ?

De quel fatal bandeau t’a-t-on couvert les yeux ?

Quel nuage de honte obscurcit ta mémoire ?

Qu’as-tu gardé du sang de nos nobles aïeux ?

La France trop crédule, un jour, se laissa prendre

Aux perfides serments d’un cupide assassin :

Lui, le fer qu’il avait reçu pour la défendre,

Le traître s’en servit pour la frapper au sein ;

Et, comme le renard, lâche, aplati dans l’ombre,

Il n’osa pas frapper le coup en plein midi :

Il attendit la nuit, — nuit de décembre, sombre, —

Et surprit sa victime endormie… O bandit !

Depuis cet attentat, la France à demi morte

Se traîne sous le joug vers le gouffre béant.

Jeunesse, tu le sais ; mais tu dis : « Que m’importe !

Jouissons et dormons, — après nous le néant !»

C’est bien. Bois à longs traits les poisons qui t’enivrent,

Nourris-toi de tabac et d’ignobles romans,

Fréquente nuit et jour les lupanars qui livrent

Les filles des ruisseaux à tes embrassements.

Et toi, triste héros, goûte en paix ta victoire ;

Couvre-toi de lauriers, et porte sur ton front,

Sans sourciller, le poids de tes seize ans de gloire :

Nous portons si gaîment, nous, nos seize ans d’affront !

Quel péri crains-tu donc ? quel augure funèbre ?

Pourquoi tant de fusils, tant d’espions aux aguets ?

Laisse cet appareil inutile, et célèbre

Un carnaval sans fin dans ta cour de laquais.

Si tu vois dans tes nuits, despote au cœur de bronze,

Des fantômes sanglants, de suaires drapés,

Surgir, ne tremble pas comme le vieux Louis Onze :

Ils sont bien morts, ceux-là que ton bras a frappés.

Ils ne revivront pas dans une forte race,

Ces vaillants tout entiers par la tombe engloutis :

Leurs fils, un jour, peut-être, auraient suivi leur trace ;

Politique profond, tu les as abrutis.

O mon âme, suspends ces accents de colère.

Écoute ! dans la foule un murmure bruit ;

Regarde ! l’horizon autour de nous s’éclaire,

Une flamme a jailli du sein de notre nuit.

Ah ! sous la cendre froide, une faible étincelle

Se raviverait-elle à cet éclair puissant ?

La Liberté féconde, ô Jeunesse, aurait-elle

Retrouvé dans ton cœur une goutte de sang ?…