A la Patrie

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Oui, je t'aimais, ô ma Patrie !

Quand, maîtresse des territoires,

Tu menais de ta main chérie

Le chœur éclatant des Victoires ;

Lorsque, souriante et robuste

Et pareille aux Anges eux-mêmes,

Tu mêlais sur ta tête auguste

Les lauriers et les diadèmes !

Vivant passé, que rien n'efface !

Les peuples, ô grande ouvrière,

N'osaient te regarder en face

Dans ta cuirasse de guerrière ;

Et toi, retrouvant dans ton rêve

L'âme de Pindare et d'Eschyle,

Tu portais, sans laisser ton glaive,

La lyre des Dieux, comme Achille !

Calme sous l'azur de tes voiles,

Et multipliant les prodiges,

Tu pouvais semer des étoiles

Sur les rênes de tes quadriges ;

On louait ta blancheur de cygne

Et ton ciel, dont la transparence

Charme tes forêts et ta vigne ;

On disait : Voyez ! c'est la France !

Oui, je t'aimais alors, ô Reine,

Menant dans tes champs magnifiques

Brillants d'une clarté sereine

Tous les triomphes pacifiques ;

Mais à présent, humiliée,

Sainte buveuse d'ambroisie,

Farouche, acculée, oubliée,

Je t'adore ! Avec frénésie

Je baise tes mains valeureuses,

A présent que l'éponge amère

Brûle tes lèvres douloureuses

Et que ton flanc saigne, — ma mère !