À la petite Chienne

By Isaac Benserade

Written 1697-01-01 - 1697-01-01

MIGNONNE, je m’adresse à vous,

Je vous écris d’un style doux,

Vous verrez ma lettre ; et possible

Ne serez-vous pas insensible,

Ni fière jusques à ce point

De lire, et ne répondre point.

N’imitez pas vôtre Maîtresse :

Vous êtes chienne, elle est tigresse ;

Et par tous païs je maintiens

Tigres plus incivils que chiens.

À sa plume mettez la patte ;

Apprenez à vivre à l’ingrate,

Qui me traite en petit marmot

Lorsque gens ne luy disent mot.

Je croy qu’afin de la confondre

Les bêtes peuvent bien répondre.

Mandez-moy quels sont vos ébats,

Et si vous ne reposez pas

Toutes les nuits seule avec elle,

Comme sa compagne fidelle,

Car j’aurois beaucoup de dépit

Si vous étiez trois dans un lit.

Dessus ce point, ma fantaisie

Penche fort à la frénésie ;

Cela me trouble, et c’est pourquoy,

Levez la patte, et jurez-moy,

En noble et fidelle Épagneule,

Que vous y couchez toute seule.

Que dis-je ? elle a le cœur trop bon,

Et je luy demande pardon ;

Il est de fort mauvaise grâce

Ce soupçon, et fait que je passe

Pour le plus fou de tous les foux :

Mais, mignonne, je suis jaloux ;

Ce mal trouble bien des cervelles,

Et vous m’en direz des nouvelles

Lorsque vous serez en chaleur,

Si vous tombez en ce malheur.

Cependant faites bien la ronde :

Aboyez bien à tout le monde,

Et me tirez à belles dents

Tous ces curieux regardans.

Ne vous acharnez pas aux cottes,

Comme aux canons et comme aux bottes

De ces téméraires badins,

Et point de quartier aux blondins.

Vers le lit faites bonne garde,

N’y souffrez pas qu’on la regarde ;

Et paroissez aux plus hardis

Un Cerbère de paradis.

Mignonne, adieu, soyez certaine

Qu’il n’est ni princesse ni reine

Avec laquelle il fût si doux

De coucher comme avecque vous.