A la reine de hongrie

By François-Marie Arouet

Written 1775-01-01 - 1775-01-01

Fille de ces héros que l'Empire eut pour maîtres,

Digne du trône auguste où l'on vit tes ancêtres,

Toujours près de leur chute et toujours affermis ;

Princesse magnanime,

Qui jouis de l'estime

De tous tes ennemis :

Le Français généreux, si fier et si traitable,

Dont le goût pour la gloire est le seul goût durable,

Et qui vole en aveugle où l'honneur le conduit,

Inonde ton empire,

Te combat et t'admire,

T'adore et te poursuit.

Par des nœuds étonnants l'altière Germanie,

A l'empire français malgré soi réunie,

Fait de l'Europe entière un objet de pitié ;

Et leur longue querelle

Fut cent fois moins cruelle

Que leur triste amitié.

Ainsi de l'équateur et des antres de l'Ourse

Les vents impétueux emportent dans leur course

Des nuages épais l'un à l'autre opposés ;

Et, tandis qu'ils s'unissent,

Les foudres retentissent

De leurs flancs embrasés.

Quoi ! des rois bienfaisants ordonnent ces ravages !

Ils annoncent le calme, ils forment les orages !

Ils prétendent conduire à la félicité

Les nations tremblantes,

Par les routes sanglantes

De la calamité !

O vieillard vénérable, à qui les destinées

Ont de l'heureux Nestor accordé les années,

Sage que rien n'alarme et que rien n'éblouit,

Veux-tu priver le monde

De cette paix profonde

Dont ton âme jouit ?

Ah ! s'il pouvait encore, au gré de sa prudence,

Tenant également le glaive et la balance,

Fermer, par des ressorts aux mortels inconnus,

De sa main respectée,

La porte ensanglantée

Du temple de Janus !

Si de l'or des Français les sources égarées,

Ne fertilisant plus de lointaines contrées,

Rapportaient l'abondance au sein de nos remparts,

Embellissaient nos villes,

Arrosaient les asiles

Où languissent les arts !

Beaux-Arts, enfants du Ciel, de la Paix et des Grâces,

Que Louis en triomphe amena sur ses traces,

Ranimez vos travaux, si brillants autrefois,

Vos mains découragées,

Vos lyres négligées,

Et vos tremblantes voix.

De l'immortalité vos succès sont le gage.

Tous ces traités rompus et suivis du carnage,

Ces triomphes d'un jour, si vains, si célébrés,

Tout passe, et tout retombe

Dans la nuit de la tombe ;

Et vous seuls demeurez.