A la Sœur Marceline

By Alfred de Musset

Written 1857-01-01 - 1857-01-01

J’étais couché pâle et sans vie

Dans un linceul de sang glacé

Où la douleur et l’insomnie

Pendant trois nuits m’avaient bercé.

Pauvre fille, tu n’es pas belle,

A force de veiller sur elle

La mort t’a laissé sa pâleur ;

En soignant la misère humaine

Ta main s’est durcie à la peine

Comme celle du laboureur.

Mais la fatigue et le courage

Font briller ce pâte visage,

Au chevet de l’agonisant.

Elle est douce, ta main grossière,

Au pauvre blessé qui la serre

Pleine de larmes et de sang.

Poursuis ta route solitaire,

Chaque pas que tu fais sur terre,

C’est pour ton œuvre et vers ton Dieu.

Nous disons que le mal existe,

Nous, dont la sagesse consiste,

A savoir le fuir en tout lieu ;

Mais ta conscience le nie.

Tu n’y crois plus, toi dont la vie

N’est qu’un long combat contre lui,

Et tu ne sens pas ses atteintes,

Car ta bouche n’a plus de plaintes

Que pour les souffrances d’autrui.