A l'europe

By Charles Grandsard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Le voilà donc enfin couché sur la poussière,

Le lutteur hasardeux dont l'existence entière

Ne fut qu'un long combat, sans trève, sans repos !

Vous qui, quand il était vigoureux et dispos,

N'osiez le regarder, et qui, suivant l'usage,

Depuis qu'il est vaincu lui crachez au visage,

Approchez, maintenant :la chose est sans danger ;

Garrotté, tout saignant, il ne saurait bouger !

Sur la poitrine, il a le pied de l'adversaire,

Dont une main crispée à la gorge le serre,

Tandis que l'autre, en l'air, brandit un long couteau !

Menacé par le fer, étranglé par l'étau,

Il ne saurait plus rien tenter pour sa défense.

Venez donc l'accabler de la suprême offense !

Oui ! si d'un coup de pied quelqu'un veut l'achever,

Qu'il ne se gêne pas : chacun peut le braver !

Car ces muscles d'acier, dont jadis avec crainte,

Au temps de sa vigueur, vous évitiez l'étreinte,

Maintenant comprimés sous ce poids étouffant,

Ne pourraient plus, hélas ! renverser un enfant !

Ah ! pour le préserver de l'affreuse agonie.

Pendant ces sombres jours de sang, d'ignominie,

Il fut un court moment, un moment précieux :

Quand, les bras enchaînés, un bandeau sur les yeux,

Conduit à cette lutte inégale, stupide,

Par ceux qu'il honorait dans son cœur intrépide,

Au bord du précipice ouvert devant ses pas

Il s'arrêta soudain… Vous savez, n'est-ce pas,

Comme il jeta son guide infâme sur la terre,

Comme il sacrifia son renom militaire,

Et, faisant bon marché de tout respect humain,

Tendit à l'adversaire, une loyale main ;

Comme, pour racheter une sœur asservie,

Son passé glorieux, son or, son pain, sa vie,

Il offrit tout… pourvu qu'on lui laissât l'honneur !

C'était l'instant propice ! Alors, si par bonheur,

A défaut de pitié pour la grande victime,

Le soin le plus vulgaire et le plus légitime

Pour votre sûreté, dans un proche avenir,

En face du péril avait pu vous venir,

Il fallait empêcher par un effort rapide

Le Germain d'enlever, comme le Juif cupide,

Au blême débiteur un lambeau de sa chair !

Vous ne l'avez pas fait… mais vous le paierez cher !

Je ne vous parle pas de la reconnaissance !

Et cependant, naguère, au temps de sa puissance,

Quand le Russe lança contre les Ottomans

Le formidable essaim de ses noirs régiments,

Qui donc a préservé l'oublieuse Angleterre

De lui voir conquérir ce centre de la terre,

D'où ses flottes pouvaient sans peine dominer

La route qui vers l'Inde allait bientôt mener ?

Qui donc, au prix du sang d'une vaillante armée,

Occupa dix-huit mois les steppes de Crimée,

Refoula des Kalmouks le rugissant troupeau,

Et sur Sébastopol arbora son drapeau ?

Plus tard, quand l'Autrichien à la tunique blanche

Sur le petit Piémont roulait son avalanche,

Et s'en allait broyer sous son rude talon

L’œuf où couvait un règne et son royal aiglon,

Qui donc l'arrêta net dans sa rage guerrière,

Le fit, à Magenta, retourner en, arrière,

Près de Solferino l'acheva, de façon

Qu'il rendit et Venise et Milan pour rançon ?

Enfin, à Sadowa, quand l'Autriche brisée

S'offrait à l'Aigle noir comme une proie aisée,

Quand Vienne, en s'éveillant, de ses brillants faubourgs,

Entendait du Prussien résonner les tambours,

Qui donc s'interposa dans cette heure fatale ?

Qui donc a préservé la molle capitale

Devoir ce drapeau noir et blanc, sombre coup d’œil,

S'étaler dans ses murs comme un crêpe de deuil ?

Mais passons ! Toutefois, à la France affaiblie,

Que gagnez-vous, Autriche, Angleterre, Italie ?

Je cherche ; j'examine, et je ne trouve rien !

Les deux géants du Nord, le Russe et le Prussien,

Libres de tout souci, forts de notre détresse,

Vont unir contre vous leur main rude et traîtresse ;

Bientôt vous apprendrez quel est le juste fruit

De cette indifférence aux misères d'autrui !

Déjà, je sens venir du côté du Bosphore

Je ne sais quelle odeur de soufre et de phosphore !

Un orage, là-bas, est suspendu dans fair :

Attendez-vous, bientôt, à voir briller l'éclair !

Si le Russe, enjambant les riches Dardanelles,

Qu'il couve sans repos de ses fauves prunelles,

Dérobe un jour, avec le canal de Suez,

Tant d'or et de sueurs que d'autres ont sués,

Et s'ouvre par la mer la route du Bengale,

Si ses hordes, qu'en nombre ici-bas rien n'égale, '

Du Thibet franchissant les sables, les marais,

Vont par terre enserrer Calcutta, Benarès ;

Si bientôt le Prussien, ce vorace vampire,

Jaloux de compléter son colossal empire,

Vient réclamer, le fer et là flamme à la main,

Ce qui reste à l'Autriche, encor, de sang germain ;

Si l'Italie, enfin, dans la secousse immense

Voit sa grande unité, dont le règne commence,

Édifice qu'un jour cimenta notre sang,

Sur le sol ébranlé crouler en gémissant,

Alors, peut-être, Autriche, Italie, Angleterre,

Vers le brave lutteur étendu sur la terre

Dans votre désespoir vous tournerez. les yeux,

Vous rappelant combien il était-soucieux

Des intérêts sacrés des peuples qu'on opprime,

Combien de la conquête il détestait le crime.

Et comme il prodiguait ses vaillantes sueurs

Pour arracher leur hache aux illustres tueurs !

Mais alors, haletant sur l'arène rougie,

Il ne pourra lever ce bras, dont l'énergie

Souvent se fit sentir aux plus fiers combattants ;

Et vous regretterez… il ne sera plus temps !