A l'Hiver

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Hiver bizarre, hiver tiède,

Par un vent chaud souffleté,

Faux printemps de Samoyède,

Es-tu l'hiver, ou l'été ?

Voyons, faut-il qu'on s'habille

De mousseline, ou de vair ?

Parle. Explique-toi. Babille.

Je veux bien. Es-tu l'hiver ?

Bon. Alors, fournis la glace

Où, sous leurs riants satins,

Les princesses que Worth lace

Courront avec des patins !

Apporte la blanche neige

Où, sous le ciel éclairci,

Défilera le cortège

Des dames, blanches aussi !

Donne un sérieux indice.

Te plaît-il d'être l'été ?

Que la Seine resplendisse

Comme le Guadalété !

Dans les clairières ouvertes,

Donne aux arbres les frissons

Des tremblantes feuilles vertes,

Et qu'ils soient pleins de chansons !

Apporte des tas de roses,

Et que Lise au front charmant

Dans les forêts grandioses

Folâtre avec son amant !

Déballe ta marchandise.

Mais jusqu'à présent, mon cher,

Il faut que je te le dise,

Tu n'es ni poisson, ni chair.

J'ignore si Turlurette

Doit prendre son éventail

Ou garder sa chaufferette.

Un hiver épouvantail,

Un hiver cruel, absurde,

A la fois borgne et manchot,

Un hiver chinois ou kurde,

Soufflant le froid et le chaud,

Avec un vent qui nous fouette

Ainsi que des Esclavons

Ou comme une girouette,

Voilà ce que nous avons !