A l'opéra

By Alfred Essarts

Written 1851-01-01 - 1851-01-01

Dans le monde élégant toujours on admira

Cet hémicycle immense appelé l'Opéra ;

Ses cintres en ogive, arcades magistrales,

L'azur de son plafond, le velours de ses stalles,

Son imposant rideau, son lustre sans pareil

Qui, suspendu dans l'air, plane comme un soleil ;

Ce mélange imposant d'or, de riches tentures,

De bas-reliefs exquis, de charmantes peintures.

C'est le temple du goût, temple délicieux

Où tout est satisfait, le cœur, l'esprit, les yeux.

Quel Français, exilé de sa chère patrie,

N'a pas vers l'Opéra porté sa rêverie ;

Et pour tromper l'ennui, ce compagnon mortel,

Redit les Huguenots, Robert, Guillaume Tell ?

Les chefs-d'œuvre de l'art n'ont pas un but frivole ;

Ils nous rendent meilleurs, leur souvenir console ;

Ils parlent du passé pour nous le faire aimer,

Et parfois leur rayon revient nous ranimer.

Que de solennités dont j'ai gardé mémoire !

Que d'artistes perdus dans leur brume de gloire !

Nourrit et Damoreau, Duprez, Falcon, Dorus,

Beaux talents tour à tour éclatants, disparus ;

Taglioni, l'oiseau qui volait en cadence,

Chaste apparition, vestale de la danse.

C'est bien loin — et c'est près pour qui sait ressaisir

L'ancienne émotion et le premier plaisir.

La génération — qui maintenant s'efface

— Joyeuse, contemplait l'avenir face à face ;

La poésie avait des sourires pour nous ;

L'air que nous respirions était suave et doux ;

Dans les arts rajeunis, dans la littérature.

Nous cherchions le secret, le sens de la nature ;

On discourait alors de Mozart, Rossini,

Donizetti, Weber, Beethoven, Bellini,

D'Ingres et Delacroix, Decamps et Delaroche,

Puis de nos écrivains… Et soit dit sans reproche,

Nous n'étions pas alors inondés de tribuns

Qui vont semant partout leurs pompeux lieux-communs ;

Ardélions courant jeter, de salle en salle,

Leurs cris d'égalité, réforme sociale.

Humanité, synthèse… et tant d'autres mots creux,

Ridicules parfois, plus souvent dangereux.

Au travail, au plaisir la vie. était bornée ;

Et l'on n'avait pas vu, tempête déchaînée,

Le peuple, qui détruit partout sur son chemin,

Éclairer sa victoire, une torche à la main,

Aux chefs-d'œuvre de l'art étendre sa vengeance

Et parmi les trésors apporter l'indigence.

Qui pourrait, en levant les masques libéraux,

Dans le camp des partis trouver bien des héros ?

Tristes républicains, auxquels Lacédémone

N'eût pas de son mépris daigné faire l'aumône !

Ils ont, comme à plaisir, tout détruit autour d'eux

Pour se vautrer, le soir, dans des plaisirs hideux ;

Ils ont outragé tout, — oubliant que l'Histoire

Demanderait un jour raison à leur mémoire.

La liberté n'était que leur drapeau menteur,

Et le peuple, en leurs mains, un levier destructeur,

Jamais impunément on n'agite la boue ;

En miasmes s'épand la fange qu'on secoue…

Que faire des débris d'un ordre social,

Et quel bien récolter lorsqu'on sème le mal ?

Orgueil, ambition et soif de jouissance,

Désir immodéré de luxe et de puissance,

Des grands Carbonari c'est le petit secret :

Ces ennemis des rois ont pour roi l'intérêt.

Orgueil, ambition ! double mot d'une époque

Où domine l'envie, au regard équivoque ;

Où chacun sans travail, sans efforts, sans savoir,

Aspire à tout connaître et même à tout avoir ;

Où l'on voit se ruer la tourbe populaire

Vers des biens qu'à grands cris réclame sa colère ;

Et plus d'un invoquer, comme bon citoyen,

Le droit de s'engraisser en ne faisant plus rien.

Tel que le flot poussé par le vent de l'orage

Hors du lit de la mer, aux sables du rivage :

Ainsi, loin de rester dans son humble berceau,

Le peuple s'est porté vers l'horizon nouveau,

Sans penser,-pauvre dupe en proie aux faux apôtres,—

Qu'il manquait son vrai but en en poursuivant d'autres.

On s'ennuie à présent de son obscurité ;

Nul n'accepte l'état où les siens ont été ;

A peine a-t-on jeté ses regards sur un livre,

Que dans la haute sphère on voudrait déjà vivre…

Et pas un paysan dont le fils n'ait songé

Qu'il fera son chemin s'il est bien protégé.

De là vient le chaos où se mêlent les classes,

Et le débordement de ces coureurs de places

Qui, dédaigneux des champs qu'ils eussent labourés,

Des faveurs du Pouvoir se montrent altérés.

La maison paternelle, une sphère modeste

Est comme un lieu d'exil où personne ne reste…

Et méprisant le sort que l'on pouvait tenir,

On poursuit au hasard un rêve d'avenir.

Sur un pareil sujet trop de bile s'allume :

Je reprends mon récit et laisse aller ma plume.

De Cercourt, la comtesse et le baron Arthur

Sont dans leur loge. Assis au fond d'un angle obscur,

Le comte — que le ciel fit très-peu dilettante

— S'étale et clôt ses yeux. Morphée à son attente

Répond ; le vieillard dort si bien que le fracas

Du tonnerre grondant ne l'éveillerait pas.

Quel moment pour Arthur ! Ils sont tous deux ensemble,

Isolés dans la foule. Il frémit… elle tremble…

Le jeune homme jamais n'a mis dans son regard

Autant de passion mariée à plus d'art.

C'est la première fois qu'il est seul auprès d'elle

Depuis l'aveu… Firmin la tenait sous son aile ;

Et Firmin, par le duc à dîner retenu,

Sans doute malgré lui n'est pas encor venu !

Le baron veut parler… mais un geste l'arrête ;

Vers le comte Amélie a retourné la tête :

Il dort plus que jamais.

« — O Madame, daignez… »

Mais elle : — « N'est-ce pas lady Star ?

— Non.

— Lorgnez.

Elle entre dans sa loge.

— Oui, je crois que c'est elle.

— Elle est sans diamants et n'en est que plus belle.

— C'est vrai, tout comme vous, Madame.

— Des fadeurs !

— O ciel !

— Je vois là-bas de Guenille et ses sœurs.

Trio charmant.

— Sans doute…

— Ah ! la loge infernale

Se garnit. Admirez ! Monsieur Lautour étale

Un dahlia tout frais… Que de séduction !

Un bouquet de rosière et le cœur d'un lion.

Le marquis de Courchamp qui s'est fait douairière,

Roqueplan-Figaro sont assis par derrière.

Voici Monsieur de Boigne au sourire d'enfant ;

Et Monsieur Castilblaze, écrivain triomphant :

Car pour payer sa muse allemande et très-vague,

On le fait diplomate… Il part pour Copenhague.

— Vraiment je suis surpris… Vous connaissez si bien

Tout ce monde !…

— A Paris, peut-on ignorer rien ?

Avec étonnement devriez-vous m'entendre ?

— Non… C'est pour étouffer un langage plus tendre

Que vous parlez ainsi ; je vous comprends, hélas !

Vous pouvez rire, vous, quand je souffre tout bas,

— De grâce, laissez là ce langage. — Madame,

Dites-moi de vous fuir et d'étouffer mon âme.

— Que de monde ce soir !

— Je suis bien malheureux…

Vous me désespérez.

— Taisez-vous, je le veux.

Vous êtes un enfant.

— Et vous, une coquette ! »

La comtesse rougit, elle devint muette ;

Et sous son éventail elle cacha son front.

Arthur joignit les mains ; ce mouvement fut prompt ;—

Mais il n'échappa point à la belle comtesse,

Qui ne put retenir un regard de tendresse.

Tout cela ne dura qu'un éclair, — c'est assez.

Le baron se pencha, tenant les yeux baissés ;

Puis il dit lentement :

« — A vous mon sang, ma vie…

Gardez pour vous la paix que vous m'avez ravie.

Il faut que je m'éloigne… Il le faut ! Dès demain

Je me détournerai de votre droit chemin.

Partir, partir, hélas !… Mais j'aurai ce courage !

A vous le calme, à moi la fatigue et l'orage.

Vous êtes offensée et vous me détestez…

Se peut-il ! Je dois donc vous dire adieu.

— Restez ! »

Murmura la comtesse ; et dans sa voix éteinte

Ainsi que la pudeur la tendresse était peinte.

Par un cri de bonheur Rozemon répondit.

Le comte réveillé brusquement, étendit

Les deux bras en disant : — « A-t-on fini la pièce ?

— On va la commencer. Madame la comtesse

Se fait un vrai plaisir d'entendre encor Robert,

— Que vous êtes heureux ! Moi, spectacle, concert,

Tout cela me paraît un ennuyeux tapage.

— Quoi ! vous ne goûtez pas cet admirable ouvrage ?

— De mon temps, mes amis, le genre était meilleur,

Quand on jouait Joconde et le Nouveau Seigneur.

Elleviou valait Duprez, quoi qu'on en die ;

On avait moins de cuivre et plus de mélodie.

— Allons, vous êtes bien de ces rudes censeurs

Pour qui le temps présent n'a jamais de douceurs.

— Votre progrès vanté n'a rien qui me séduise.

J'abaisse volontiers ce que l'on divinise.

— Avez-vous une fois écouté l'opéra

Qu'on va jouer ce soir ?

— Non certe ; il m'inspira

Toujours un tel besoin de dormir, qu'il me semble

Valoir le népenthès et l'opium ensemble. »

On joua l'ouverture ; et Monsieur de Cercourt

Ne se rendormit pas, pour faire un peu sa cour

A la comtesse. Arthur dit, à la fin de l'acte

« — Comment trouvez-vous ça ?

— Je n'y trouve qu'un pacte

Entre un drôle et le diable… Et c'est un bacchanal

Qu'on a fait discordant pour le rendre infernal. »

Tandis que la comtesse opposait un éloge

A la vive censure, on vit s'ouvrir la loge :

Le duc et Paul Firmin parurent.

« — Eh ! bonsoir,

Mes amis, dit le duc.

— Quel plaisir de vous voir,

Mon cher duc ! répondit le général.

— Madame,

Étiez-vous au lever du rideau ?

— Chez ma femme,

Robert est plus qu'un goût. Vous le savez bien.

— Oui,

Je le sais, dit le duc. Après tout, aujourd'hui

Cette passion-là semble justifiée :

Depuis près de dix ans l'œuvre est déifiée.

Firmin trouve à Robert sans doute autant d'attrait :

Car de venir si tard il avait un regret… »

Un sourire malin escortait cette phrase.

Paul s'inclina.

Le duc reprit avec emphase :

« — Que vous êtes heureux, messieurs les jeunes gens !

La passion vous guide, et quoiqu'un peu changeants,

Pour tout ce qui vous plaît votre ardeur est la même :

Rien ne fixe vos goûts, mais il faut qu'on vous aime ;

Et quand vous chevauchez en pays inconnu,

Vous arrivez, le cœur par l'espoir soutenu.

Dites, monsieur Arthur, si ce tableau fidèle

N'a pas l'air d'être exprès tracé d'après modèle. »

Un regard du baron rencontra les beaux yeux

De la comtesse. Paul en devint soucieux.

« — Vous avez, dit Arthur, un talent de poëte ;

Mais de la vraisemblance êtes-vous l'interprète

Quand vous parlez ainsi ? L'on nous croit inconstants :

Ce n'est pas nous qu'il faut accuser, mais le temps ;

Le temps, cet ennemi de tout ce qui respire,

Qui tantôt prend un homme et tantôt un empire.

Il fait l'es changements qui nous sont reprochés…

C'est la loi du plus fort.

— Ah ! vous vous retranchez

Assez habilement sous un rempart solide,

Dit le duc ; pour ma part, lorsque j'étais sans ride,

Peut-être ai-je tenu ce langage. Aujourd'hui

Je ménage le temps, car j'ai besoin de lui.

Mais laissant ce sujet permettez que j'indique

A votre attention… — car c'est vraiment unique

— La princesse d'Elburg et son beau sigisbé,

Paré, musqué, coquet, rose comme un abbé.

Quels tourtereaux ! voyez ces échanges d'œillade,

Ces gestes mesurés… Que c'est comique et fade !

Qu'en pensez-vous, baron ?

— Eh ! mon Dieu, tous les jours,

Dit Arthur, notre monde offre de ces amours.

— Vous êtes indulgent !

— Pourquoi faire l'Alceste ?

La censure n'est pas le fait d'un cœur modeste.

— Et vous, mon cher Firmin ? dit le duc.

— Je ne sais

Que blâmer hautement de semblables excès.

Notre société, trop fertile en scandale,

Se perdra pour avoir outragé la morale.

Oui, poursuivit Firmin articulant ses mots,

L'indulgence du monde a produit de grands maux.

On accepte l'erreur, à la voir élégante ;

Sur de brillants dehors vit l'espèce intrigante

Qui s'insinue auprès des femmes en flattant.

Sans être Alceste, moi, cela m'indigne tant,

Que je ne puis cacher le courroux qui m'anime

A l'aspect de ces gens qui semblent fiers d'un crime.

— Quelle sévérité ! reprit Arthur.

— Eh bien !

Demanda de Cercourt, que dit le mari ?

— Rien,

Répondit de Surville, Il passe ses soirées

Au Jockey-Club. Chez lui l'on a grandes entrées.

— Vraiment, c'est fort commode, et voilà, sur ma foi,

Le plus facile époux. — On commence, je croi, »

Dit Arthur, désireux d'abréger un chapitre

Où son nom paraissait indiqué sur le titre.

Après l'acte, on alla deviser au foyer,

Ce salon de Paris, cet immense atelier

De fables, de bons mots, d'anecdotes joyeuses ;

Le foyer, rendez-vous où les langues railleuses

Échangent à plaisir, sur le compte d'autrui,

De frivoles propos qui trop souvent ont nui.

Là vont s'alimenter, ainsi que des vipères

Que le besoin du mal chasse de leurs repaires,

Ces journaux au venin dangereux et caché,

Qui mordent le talent s'il refuse un marché,

Accablant la vertu de tant de calomnie,

Qu'ils font de sa grandeur douter jusqu'au génie ;

Ateliers d'imposture et de méchanceté,

Où le reptile obscur travaille en sûreté ;

Sales égouts, remplis d'odieux immondices,

Et d'où s'exhale au loin comme une odeur de vices,

Là de vieux colonels, lovelaces goutteux,

Ont avec le ballet un commerce honteux,

Trop contents d'acheter des baisers de danseuse

Oublieux de la Mort et de sa main osseuse

Qui, s'étendant vers eux, les avertit en vain

Que la lie est au fond de l'amour et du vin.

De graves députés discourent à voix basse

Et cultivent entre eux l'art de prendre une place.

Rothschild passe, entouré des héros du report :

L'orgueil des millions est marqué dans son port.

Meyerbeer cachant bien, pour que nul ne l'y prenne,

Sous le flegme allemand l'ardeur italienne ;

Caraffa, lazzarone endormi loin du but

Sur son Mazaniello, magnifique début ;

Auber, qui de Vernet copiant les allures,

Fait ses partitions comme lui ses peintures,

Achevai ; puis, près d'eux, l'habile Spontini

Qui chanta la Vestale, et se fit un bon nid

Dans la tombe où descend la pauvre jeune fille ;

Halévy, Clapisson, Adam, cette famille

Des maëstri du jour, réunie en un coin,

Discute de son art, et cela mène loin.

Revenons simplement à nos héros. Surville

A pris le bras de Paul ; et la cour et la ville

Sont par lui tour à tour critiqués sans égards,

Quand un rassemblement attire ses regards.

« — Qu'est-ce que ces gens-là qui font tant de tapage ?

En connaissez-vous un ? Quel étrange assemblage !

Dit le duc.

— Vraiment oui, je les connais fort bien.

— Je suis sur que d'eux tous le meilleur ne vaut rien.

— Eh ! mon Dieu ! la plupart sont des êtres frivoles ;

Mais leurs plus grands péchés se passent en paroles.

Ils m'ont vu !

— Je m'en vais…

— De grâce.

— A quelques pas.

J'observe ces gens-là, mais ne leur parle pas. »

Bardoche, Fortunat, Forbain et Saint-Makaire

Discutaient, prodiguant des gestes en équerre.

Bardoche tout joyeux s'écria :

" — Paul Firmin !

Quel bienheureux hasard ! »

Chacun tendit la main

Au poëte, et chacun de dire : « — Quel miracle !

Notre mystérieux sort de son tabernacle ! »

Paul Firmin leur rendit ce salut amical.

« — Comment va votre muse ?

— Elle ne va pas mal,

Mon cher Forbain ; j'ai soin de la laisser tranquille.

— Quoi ! n'écrivez-vous plus ?

— Un labeur inutile.

Assez d'autres sans moi fatiguent leur cerveau ;

On a tout dit.

— Il est encore du nouveau,

Objecta Saint-Makaire.

— Oh ! oui, des vaudevilles !

— Pourquoi pas ? L'avenir réserve ses Clairvilles.

Scribe vieillit ; Bayard, Dupin et Beaumanoir

Seront-ils éternels ?

— Saint-Makaire a l'espoir

D'être le fournisseur de nos petits théâtres.

— Sans doute. Je suis fort dans les sujets folâtres ;

J'ai bien de la grisette étudié le chic ;

Le patois campagnard et le jargon loustic

Me sont connus… Je puis arriver comme un autre.

Avec les ignorés je fais le bon apôtre :

Ils n'ont pas le métier, ils ont l'invention ;

Je fournis la ficelle, ils donnent l'action.

— Et c'est votre nom seul qui paraît sur l'affiche ?

Dit Firmin indigné.

— Croyez-vous que je triche ?

Répondit aigrement Saint-Makaire ; j'entends

Les bénédictions des jeunes débutants,

Quand ils ont tiers de part. Une route commune

Peut nous conduire ensemble un jour à la fortune.

Lorsque je tiendrai bien quelque théâtre, à moi

Toute la place ; et rien qui soit hors de ma loi !

Pas une pièce admise où je n'aie une prime :

Les commençants… bannis, s'ils n'acquittent la dîme.

Et vous ne savez pas, vous autres grands niais,

Comme à ce métier-là bientôt j'engraisserais.

Le mérite n'est plus qu'un objet de surtaxe ;

Plus d'un vaudevilliste ignore la syntaxe…

Mais dans l'art de pousser les ouvrages d'autrui,

En y mettant son nom, plus d'un brille aujourd'hui.

Il faut au directeur s'accrocher sans relâche,

Être une ombre pour lui, quand bien même il se fâche,

Et tant le fatiguer, qu'il vous signe un traité

Par lequel tout rival soit, de droit, écarté.

— Racine, dit Firmin, eut pour soutien Molière.

— Bah ! bah ! l'on n'ouvre plus de porte hospitalière.

Aujourd'hui, qu'on se pousse en courant et parlant,

C'est un très-grand malheur que d'avoir du talent.

Plus d'un artiste meurt sur le champ qu'il défriche :

Mais Duflonflon prospère et Deladague est riche.

Le théâtre peut être une poule aux œufs d'or :

Je connais le secret, et j'aurai le trésor !

— Bravo ! mon cher ami, dit Forbain ; moi j'enrage

D'avoir pris le scalpel : il est rare, à mon âge,

Qu'on devienne célèbre, et dans l'art de guérir

L'Esculape en jeûnant risque fort de mourir.

Aussi j'ai mis ailleurs toute mon espérance.

Ah ! vive Fortunat pour l'audace et la chance !

— Il est vrai, s'écria celui-ci radieux,

Sur un meilleur métier j'ai su jeter les yeux :

Ma commandite marche avec tant de vitesse,

Que deux cent mille francs sont déjà dans ma caisse.

— Quoi ! cette somme immense

— Et j'attends avant peu

Cent mille francs encore, ou nous verrons beau jeu.

Mes brillants prospectus ont eu, grâce à ma veine,

Pour le capitaliste une voix de sirène.

— Enfin, que donnez-vous pour prix du capital ?

— Le moyen d'en finir avec cet animal,

Plus nuisible cent fois que le ver solitaire,

Avec le hanneton ou le coléoptère,

Ainsi qu'il vous plaira.

— Bizarre invention !

— N'est-ce rien, cher Firmin, que la destruction

D'insectes dévorants qui vont rongeant sans cesse ?

— Et l'on compte sur vous pour extirper l'espèce !

— Oui !

— C'est trop fort !

— Allons, voilà bien mon censeur !

— Fortunat, mon ami, vous êtes un farceur.

— Paul, respectez un peu mon rang, mon caractère ;

Et ne l'oubliez pas, je suis commanditaire.

— A propos, dit Forbain, tu me sembles pourvu

De bonheurs variés ; je crois bien avoir vu

Près de toi, dans ta loge, une charmante femme. »

Le Fortunat sourit, fier jusqu'au fond de l'âme.

« — Ah ! ah ! dit-il, l'as-tu reconnue en effet ?

— Cécile ?

— Justement. Admire le bienfait

De la fortune ; grâce à mes billets de banque,

Talisman dont jamais le prestige ne manque,

J'ai fasciné les yeux de cette belle enfant.

Sous sa riche toilette elle a l'air triomphant.

C'est une gaîté folle, une verve parfaite !

Pour le Quartier-Latin elle n'était pas faite.

J'affirme que pas une, à la place Bréda,

Pour la grâce et l'esprit ne vaut ma Florida.

— Florida !

— C'est un nom romantique. Ça pose.

— Allons, heureux mortel, tu sais cueillir la rose,

Mais prends garde à l'épine.

— Oh ! va, je ne crains rien. »

Paul fronça les sourcils ; il dit :

« — Ce n'est pas bien,

Fortunat. Vous avez commis peut-être un crime.

— Eh quoi ! la passion est-elle illégitime ?

Depuis quand ne peut-on se donner un plaisir ?

Qui n'aurait pour Cécile éprouvé ce désir ?

— Vous n'avez pas songé que dans une âme sage

Vous alliez apporter le désordre et l'orage ;

La lancer au milieu d'un ardent tourbillon ;

De son front qui fut pur effacer tout rayon ;

Et qu'elle pourrait bien, du fardeau de sa honte,

A vous, son séducteur, un jour demander compte !

Son honneur virginal, vous l'avez acheté ;

Vous avez à sa lèvre offert la volupté…

Malheur, malheur à ceux dont la parole adroite

Mène les ignorants loin de la route droite !

— Vraiment, dit Fortunat, c'est un grave sermon,

Et Firmin me ferait passer pour un démon.

Mes amis, soyez francs, descendez dans vos âmes :

Faut-il tant de façons pour conquérir les femmes ? »

D'un air approbatif on l'écoutait parler

Le poète comprit qu'il devait s'en aller.

Mais Forbain le retint.

« — Ah ! sais-tu la nouvelle ?

Notre pauvre Caron… Quelle chance cruelle !

Il s'était endetté sans avoir réfléchi

Que ses billets pourraient le conduire à Clichy. »

Le duc se rapprocha.

« — Comment ! le pauvre diable…

— Un juif s'est rencontré, Schylock épouvantable,

Qui, sans avoir égard aux cris de l'opprimé,

Sous de triples verrous l'a fort bien enfermé.

— Au malheur de Caron, dit Paul, soyez sensibles

Et faites avec moi tous les efforts possibles

Pour le tirer de là. Combien doit-il ?

— Au moins

Cinq mille francs.

— Eh bien ! j'emploîrai tous mes soins

Afin qu'ils soient payés. Ne pourrions-nous souscrire ? »

Silence général ; et Surville de rire,

Lorsque Paul indigné l'entraîna loin de ceux

Qui n'avaient pas un sou pour l'ami malheureux.

« — C'est bien, pensait le duc, j'obtiendrai la victoire. »

Dans la loge, plus tard, Firmin conta l'histoire

De Cécile ; il eut l'art de bien faire sentir

Que près du déshonneur marche le repentir ;

Et qu'on ne peut troubler le repos d'une femme

Sans qu'un remords pénètre et demeure dans l'âme.

La comtesse écoutait fort attentivement.

Une larme roulait dans ses yeux par moment.

Contre de Rozemon Paul l'avait prévenue,

Et, d'abord confiante, elle était devenue

Froide comme la glace. Arthur en frémissant

Vit qu'il était encor sur un chemin glissant ;

Et qu'un instant, un seul, suffirait pour détruire

La machine d'enfer qu'il avait su construire.

Il sortit, puis revint. Le spectacle achevé,

Lorsque pour s'éloigner chacun s'était levé ;

Quand déjà la comtesse avait pris sa douillette,

Le baron lui glissa, d'une main si discrète

Que des trois assistants aucun ne put le voir,

Un billet qu'il avait écrit dans le couloir. -

Hélas ! Arthur avait l'air si triste, si tendre !

Quelle femme voudrait condamner sans entendre ?

Donc le petit billet fut pris furtivement,

Et le baron se dit : « — Je marche au dénoûment ! »