À m. fouquet

By Jean de La Fontaine

Written 1656-01-01 - 1696-01-01

Dussé-je une fois vous déplaire,

Seigneur, je ne me saurais taire.

Celui qui, plein d'affection,

Vous promet une pension

Bien payable et bien assignée

À tous les quartiers de l'année ;

Qui, pour tenir ce qu'il promet,

Va souvent au sacré sommet,

Et, n'épargnant aucune peine,

Y dort après tout d'une haleine

Huit ou dix heures règlement,

Pour l'amour de vous seulement,

J'entends à la bonne mesure,

Et de cela je vous assure ;

Celui-là, dis-je, a contre vous

Un juste sujet de courroux.

L'autre jour, étant en affaire,

Et le jugeant peu nécessaire,

Vous ne daignâtes recevoir

Le tribut qu'il croit vous devoir

D'une profonde révérence.

Il fallut prendre patience,

Attendre une heure, et puis partir.

J'eus le cœur gros, sans vous mentir,

Un demi-jour, pas davantage ;

Car enfin ce seroit dommage

Que, prenant trop mon intérêt,

Vous en crussiez plus qu'il n'en est.

Comme on ne doit tromper personne,

Et que votre âme est tendre et bonne,

Vous m'iriez plaindre un peu trop fort,

Si, vous mandant mon déconfort,

Je ne contois au vrai l'histoire ;

Peut-être même iriez-vous croire

Que je souhaite le trépas

Cent fois le jour, ce qui n'est pas.

Je me console, et vous excuse :

Car après tout on en abuse ;

On se bat à qui vous aura.

Je crois qu'il vous arrivera

Choses dont aux courts jours se plaignent

Moines d'Orbais, et surtout craignent,

C'est qu'à la fin vous n'aurez pas

Loisir de prendre vos repas.

Le roi, l'état ; votre patrie,

Partagent toute votre vie ;

Rien n'est pour vous, tout est pour eux.

Bon Dieu ! que l'on est malheureux

Quand on est si grand personnage !

Seigneur, vous êtes bon et sage,

Et je serais trop familier

Si je faisois le conseiller.

À jouir pourtant de vous-même

Vous auriez un plaisir extrême :

Renvoyez donc en certains temps

Tous les traités, tous les traitants,

Les requêtes, les ordonnances,

Le parlement et les finances,

Le vain murmure des frondeurs,

Mais plus que tous, les demandeurs,

La cour, la paix, le mariage,

Et la dépense du voyage,

Qui rend nos coffres épuisés,

Et nos guerriers les bras croisés.

Renvoyez, dis-je, cette troupe,

Qu'on ne vit jamais sur la croupe

Du mont où les savantes sœurs

Tiennent boutique de douceurs.

Mais que pour les amants des Muses

Votre Suisse n'ait point d'excuses,

Et moins pour moi que pour pas un.

Je ne serai pas importun :

Je prendrai votre heure et la mienne.

Si je vois qu'on vous entretienne,

J'attendrai fort paisiblement

En ce superbe appartement

Où l'on a fait d'étrange terre,

Depuis peu, venir à grand erre

(Non sans travail et quelques frais)

Des rois Céphrim et Kiopès

Le cercueil, la tombe ou la bière :

Pour les rois, ils sont en poussière.

C'est là que j'en voulois venir.

Il me fallut entretenir

Avec ces monuments antiques,

Pendant qu'aux affaires publiques

Vous donniez tout votre loisir.

Certes j'y pris un grand plaisir.

Vous semble-t-il pas que l'image

D'un assez galant personnage

Sert à ces tombeaux d'ornement ?

Pour vous en parler franchement,

Je ne puis m'empêcher d'en rire.

Messire Orus, me mis-je à dire,

Vous nous rendez tous ébahis :

Les enfants de votre pays

Ont, ce me semble, des bavettes

Que je trouve plaisamment faites.

On m'eût expliqué tout cela ;

Mais il fallut partir de là

Sans entendre l'allégorie.

Je quittai donc la galerie,

Fort content, parmi mon chagrin,

De Kiopès et de Céphrim,

D'Orus et de tout son lignage,

Et de maint autre personnage ;

Puissent ceux d'Égypte en ces lieux,

Fussent-ils rois, fussent-ils dieux,

Sans violence et sans contrainte,

Se reposer dessus leur plinthe

Jusques au bout du genre humain !

Ils ont fait assez de chemin

Pour des personnes de leur taille.

Et vous, seigneur, pour qui travaille

Le temps qui peut tout consumer,

Vous, que s'efforce de charmer

L'antiquité qu'on idolâtre,

Pour qui le dieu de Cléopâtre,

Sous nos murs enfin abordé,

Vient de Memphis à Saint-Mandé,

Puissiez-vous voir ces belles choses

Pendant mille moissons de roses !

Mille moissons, c'est un peu trop ;

Car nos ans s'en vont au galop,

Jamais à petites journées.

Hélas ! les belles destinées

Ne devraient aller que le pas.

Mais quoi ! le ciel ne le veut pas.

Toute âme illustre s'en console,

Et, pendant que l'âge s'envole,

Tâche d'acquérir un renom

Qui fait encor vivre le nom

Quand le héros n'est plus que cendre :

Témoin celui qu'eut Alexandre

Et celui du fils d'Osiris,

Qui va revivre dans Paris.