A m. fouquet
Written 1656-01-01 - 1696-01-01
Quant à moi, sans être devin,
J'ose gager que d'un Dauphin
Nous verrons dans peu la naissance :
Thérèse, accomplissant le repos de la France,
Y fera, je m'assure, encor cette façon.
Ce qui confirme mon soupçon,
C'est la faveur des dieux, qui sert notre monarque
Comme il mérite, et qui ne put jamais
Lui refuser aucune marque
Du respect que le sort a pour tous ses souhaits.
La conjecture que je fais
N'est pas, seigneur, fort difficile ;
Car sans vous étaler d'un discours inutile
Toutes les raisons que j'en ai,
Nous avons un roi trop habile
Pour ne pas réussir en tous ses coups d'essai.
A peine il commença ses premiers exercices,
Qu'il se fit admirer des héros de sa cour ;
Puis, d'un cœur ennemi de ces molles délices
Qui loin du champ de Mars ont choisi leur séjour,
Il sortit des bras de l'Amour,
Fit trembler cent cités, porta partout la guerre ;
Maint rempart fut ouvert, maint escadron rompu :
Les Flamands, s'ils eussent pu,
Se fussent cachés sous terre.
Tel on voit un jeune lion
Courir à sa première proie.
La Flandre alloit souffrir plus de maux qu'Ilion :
Ses peuples ignoroient l'usage de la joie ;
Louis eût renversé le reste de leurs tours ;
Si la fille du prince ibère
N'eût interposé les amours,
Qui firent plus en quatre jours
Q'aucun plénipotentiaire,
Par son travail et ses discours,
En quatre mois n'auroit su faire.
Que si notre monarque aux tournois de Bellone
Se fit dès l'abord renommer,
N'a-t-il pas mieux fait que personne
Son apprentissage d'aimer ?
Pour l'objet qui l'a su charmer
N'a-t-il pas cédé des conquêtes,
Refusé des trésors, méprisé des états,
Et préféré Thérèse aux palmes toutes prêtes
Que le sort promettoit aux efforts de son bras ?
Mais comment s'est-il pris tout d'un coup aux affaires ?
Quel roi mieux que le nôtre entend le cabinet ?
Peut-on développer d'un jugement plus net
Tant de conseils si nécessaires ?
Les soins de son état ne le lassent jamais ;
Et dans les travaux de la paix
Il agit encore en Hercule.
Un autre eût tout perdu quand nous perdîmes Jule ;
Mais de quel changement est suivi son trépas ?
Louis, ne l'ayant plus, sait régir ses provinces :
La machine de nos états,
Qui sans l'effort de cet Atlas
Eût fait succomber d'autres princes,
Ne pèse point au nôtre, et non plus que les cieux
N'a besoin pour support que du maître des dieux.
Tous ses commencements ayant été si beaux,
Celui de son hymen nous promet des miracles :
J'en attends un Dauphin, dont les exploits nouveaux
Ne pourront rencontrer d'assez puissants obstacles.
La victoire en tout lieu le doit accompagner.
Sans qu'il se fasse craindre on le verra régner :
C'est bien le mieux, qui le sait faire.
Les peuples les plus fiers sous un joug volontaire
Se verront d'eux-mêmes soumis.
Aux dépens de ses ennemis
Son état un jour doit s'accroître.
Il aura les dieux pour amis,
Il aura son père pour maître.
Thérèse, le portant avec un soin si tendre,
L'ornera de vertus et de dons inouis :
Jugez quel il doit être, et ce qu'on peut attendre
D'un chef-d'œuvre formé par elle et par Louis.
De sa mère il tiendra la douceur et les charmes ;
Et de son père, l'art de dompter par les armes
Ceux qui résisteront à toutes ses bontés.
Il sera conquérant en diverses manières ;
Et son empire un jour n'aura plus de frontières,
Non pas même les cœurs des plus fières beautés.
Celle dont nous venons de chanter l'hyménée
Ne peut qu'elle ne rende un tel œuvre accompli ;
De bien moins de fleurons sa tête est couronnée,
Que son cœur de vertus ne se montre rempli.
Les graces, les beautés qui reluisent en elle
Ne font que la moitié d'un tout si précieux :
Son esprit est divin, son ame est toute belle :
Thérèse est un chef-d'œuvre achevé par les cieux.
Je me croyois sorti d'une haute entreprise,
Et mon chant me sembloit ne pouvoir mieux finir :
Anne, par ses bontés dont mon ame est éprise,
S'est encor présentée à mon ressouvenir.
Notre Dauphin en doit tenir
Les mêmes dons, mais d'une autre manière :
La sagesse aux conseils, l'esprit plein de lumière,
La fermeté que l'on trouve aux héros,
Et la constance dans les maux.
Mais, quoi ! de l'exercer il n'est plus de matière.
Vous dépeindre Anne tout entière,
C'est pour ma muse un trop hardi projet :
Si vous regardez mon sujet,
Que dirai-je d'assez sublime ?
Que ne dirai-je point, si je suis mon devoir ?
Dieux ! qu'on est empêché quand il faut qu'on exprime
Ce qu'on ne sauroit concevoir !
Dispensez-moi de cette peine ;
Vous savez, Monseigneur, quelle est Anne et Louis.
Vous voyez tous les jours notre nouvelle reine :
Si vos yeux n'en sont éblouis,
Je les tiens bons ; ils le sont, et personne
N'en a douté jusques ici :
Puissent-ils dans vingt ans veiller pour la couronne ?
Je ne vous plaindrai pas d'avoir un tel souci.