À m. gabriel fauré

By Camille Saint-Saëns

Written 1890-01-01 - 1890-01-01

Ah ! tu veux échapper à mes vers, misérable !

Tu crois les éviter.

Ils sont comme la pluie : il n’est ni Dieu ni Diable

Qui les puisse arrêter.

Ils iront te trouver, franchissant les provinces

Et les départements,

Ainsi que l’hirondelle avec ses ailes minces

Bravant les éléments.

Si tu fermes ta porte, alors par la fenêtre

Ils te viendront encor,

Étincelants, cruels, comme de la Pharètre

Sortent des flèches d’or ;

Et tu seras criblé de rimes acérées

Pénétrant jusqu’au cœur ;

Et tu pousseras des clameurs désespérées

Sans calmer leur fureur.

Pour te défendre, Aulète à l’oreille rebelle,

Tu brandiras en vain

Du dieu Pan qui t’a fait l’existence si belle

La flûte dans ta main.

Elle rend sous ta lèvre experte et charmeresse

Un son voluptueux

Qui nous donne parfois l’inquiétante ivresse

D’un parfum vénéneux ;

Des accords savoureux, inouïs, téméraires,

Semant un vague effroi,

Apportant un écho des surhumaines sphères,

Inconnus avant toi.

Mais l’essaim de mes vers, tourbillonnant, farouche,

Sur elle s’abattra,

Obstruant les tuyaux ; le sens deviendra louche

Des sons qu’elle émettra ;

Puis, jouet inutile entre tes mains d’athlète,

La flûte se taira.

Ô vengeance terrible et dont l’ingrat poète

Le premier gémira !

Car, pour lui, le retour de la rose ingénue

Après l’hiver méchant,

Après un jour brûlant la fraîcheur revenue

Ne valent pas ton chant !