À m. jacques d***

By Camille Saint-Saëns

Written 1890-01-01 - 1890-01-01

Jeune homme heureux à qui tout sourit dans la vie,

Garde bien ton bonheur !

Tu n’as jamais connu la haine ni l’envie ;

La paix est dans ton cœur.

Ta mère n’est plus là : mais ton père est un frère

Et ta femme est un ciel ;

La coupe qui souvent n’a qu’une lie amère

Pour toi n’a que du miel.

Peut-être voudrais-tu guerroyer dans l’armée

Des conquérants de l’Art,

Et qu’un jour t’acclamant, pour toi la Renommée

Déployât l’étendard.

Imprudent ! fuis la route où son clairon résonne !

Elle mène à l’enfer.

Si la déesse au front nous met une couronne,

La couronne est de fer.

Tu connaîtras, hélas ! si ton char met sa roue

Dans ce chemin glissant,

L’ornière qui se creuse, et le froid sur ta joue

De l’Aquilon puissant !

Tu connaîtras les yeux menteurs, l’hypocrisie

Des serrements de mains,

Le masque d’amitié cachant la jalousie ;

Les pâles lendemains

De ces jours de triomphe où le troupeau vulgaire

Qui pèse au même poids

L’histrion ridicule et le génie austère

Vous met sur le pavois !

La Gloire est infidèle et c’est une maîtresse

Plus âpre que la mort.

Quand on a le bonheur, à quoi bon cette ivresse ?

Crains de tenter le Sort !

Je sais qu’on avertit en vain ceux que dévore

La soif de l’inconnu.

Si le soir est trompeur, souviens-toi qu’à l’aurore

Je t’avais prévenu.