A m. le comte de virieu
Written 1839-01-01 - 1839-01-01
Aimons-nous ! nos rangs s'éclaircissent,
Chaque heure emporte un sentiment ;
Que nos pauvres âmes s'unissent
Et se serrent plus tendrement !
Aimons-nous ! notre fleuve baisse ;
De celte coupe d'amitié
Que se passait notre jeunesse
Les bords sont vides à moitié !
Aimons-nous ! notre beau soir tombe ;
Le premier des deux endormi
Qui se couchera dans la tombe
Laissera l'autre sans ami !
O Naples ! sur ton cher rivage,
Lui, déjà ses yeux se sont clos ;
Comme au lendemain d'un voyage,
Il a sa couche au bord des flots !
Sou ame, harmonieux cantique,
Son ame, où les anges chantaient,
De sa tombe entend la musique
De ces mers qui nous enchantaient !
Comme un cygne à la plume noire,
Sa pensée aspirait au ciel,
Soit qu'enfant le sort l'eût fait boire
Quelque goutte amère de fiel !
Soit que d'infini trop avide,
Trop impatient du trépas,
Toute coupe lui partit vide
Tant que Dieu ne l'emplissait pas !
Il était né dans des jours sombres,
Dans une vallée au couchant,
Où la montagne aux grandes ombres
Verse la nuit en se penchant.
Les pins sonores de Savoie
Avaient secoué sur son front
Leur murmure, sa triste joie,
Et les ténèbres de leur tronc !
Ainsi que ces arbres sublimes,
Sur les Alpes multipliés,
Qui portent l'aube sur leurs cimes
En couvrant la nuit à leurs piés,
Son ame nuageuse et sombre,
Trop haute pour ce vil séjour,
Laissant tout le reste dans l'ombre,
Du ciel seul recevait le jour !
Il aimait leurs mornes ténèbres
Et leur muet recueillement,
Et du pin dans leurs nuits funèbres
L'âpre et sourd retentissement !
Il goûtait les soirs gris d'automne,
Les brouillards du vent balayés,
Et le peuplier monotone
Pleuvant feuille à feuille à ses piés !
Des lacs déserts de sa patrie
Son pas distrait cherchait les bords,
Et sa plaintive rêverie
Trouvait sa voix dans leurs accords !
Puis, comme le flot du rivage ;
Reprend ce qu'il avait roulé,
Son dédain effaçait la page
Où son génie avait coulé !
Toujours errant et solitaire,
Voyant tout à travers la mort,
De son pied il frappait la terre
Comme on pousse du pied le bord !
Et la terre a semblé l'entendre.
O mon Dieu ! lasse avant le soir,
Reçois cette ame triste et tendre,
Elle a tant désiré s'asseoir !
Ames souffrantes d'où la vie
Fuit comme d'un vase fêlé
Et qui ne gardent que la lie
Du calice de l'exilé !
Nous, absens de l'adieu suprême,
Nous qu'il plaignit et qu'il a fui,
Quelle immense part de nous-même
Est ensevelie avec lui !
Combien de nos plus belles heures,
De tendres serremens de main,
De rencontres sous nos demeures,
De pas perdus sur les chemins !
Combien de muettes pensées
Que nous échangions d'un regard,
D'ames dans les âmes versées,
De recueillements à l'écart !
Que de rêves éclos en foule
De ce que l'âge a de plus beau,
Le pied du passant qui le foule
Presse avec lui sur son tombeau !
Ainsi nous mourons feuille à feuille,
Nos rameaux jonchent le sentier,
Et quand vient la main qui nous cueille
Qui de nous suivit tout entier ?
Ces contemporains de nos âmes,
Ces mains qu'enchaînait notre main,
Ces frères, ces amis, ces femmes,
Nous abandonnent en chemin !
A ce chœur joyeux de la route
Qui commençait à tant de voix,
Chaque fois que l'oreille écoute
Une voix manque chaque fois !
Chaque jour l'hymne recommence,
Plus faible et plus triste à noter.
Hélas ! c'est qu'à chaque distance
Un cœur cesse de palpiter !
Ainsi, dans la forêt voisine,
Où nous allions près de l'enclos,
Des cris d'une voix enfantine
Éveiller des milliers d'échos,
Si l'homme, jaloux de leur cime,
Met la cognée au pied des troncs,
A chaque chêne qu'il décime
Une voix tombe avec leurs fronts !
Il en reste un ou deux encore,
Nous retournons au bord du bois
Savoir si le débris sonore
Multiplie encor notre voix.
L'écho décimé d'arbre en arbre,
Nous jette à peine un dernier cri ;
Le bûcheron, au cœur de marbre,
L'abat dans son dernier abri.
Adieu les voix de notre enfance !
Adieu l'ombre de nos beaux jours !
La vie est un morne silence
Où le cœur appelle toujours !