À ma femme

By Paul Verlaine

Written 1895-01-01 - 1895-01-01

Grande amie, aujourd'hui l'épouse de mon cœur,

Toi qui fis mon délice en mes jours de langueur,

Or, maintenant quelque force m'est revenue

Et je puis défier la tentation nue,

Rose et Noire en dehors de toi, bien entendu,

À qui mon corps, vaillant et douloureux, est dû,

Tout mon corps et toute mon âme et tout cet être

Qui t'approche aujourd'hui, ton servant mais son maître,

Et communie en toi par tels tours innocents.

Désormais, Reine Légitime de mes sens,

Que te voici car Dieu nous veut voir, car il aime

À nous voir à toujours, avec ou sans emblème,

Unis, ce qui nous fait des anges à ses yeux.

Tout, aussi bien, nous tient de liens précieux,

Tout nous a mariés, ta maturité même,

Épanouie exprès en une fleur suprême,

Et ce même passé, souvent à déplorer,

Luxures, trahisons, qu'il faudra réparer,

Et surtout ce malheur qu'en sainte tu partages

D'un courage charmant par quoi tu t'avantages,

Ce malheur tout physique où je suis, tout moral

De là d'où tu plaças ton vraiment auroral

Et comme virginal mode de m'être bonne,

Ne le cédant en exactitude à personne

Que dis-je ? toujours là, près du triste chevet.

Où l'on crut par moments que mon sort s'achevait.

Oui, tout nous fiançait, tout fit les justes noces

De notre avenir calme après, les chocs atroces,

Où nous usions la chair et l'esprit, en enfants

Vieillis que nous étions déjà, fous, triomphants

D'un reste de jeunesse encor bien usurpée :

Mais qui se sert du fer périra par l'épée !

Heureusement que sur moi seul le mot divin

S'accomplit presque sous tes yeux. — Mais il est vain

De parler. Agissons. Usons de patience

D'abord. Il le faut bien. Puisque l'âpre science

Et l'âpre maladie, en leurs mornes combats,

Me piétinent, champ de bataille aux mille pas.

Et puis, soyons joyeux, ou plutôt sois joyeuse

Toi dont la joie éperle une gamme soyeuse.

Moi je suis résigné, presque content, content

Comblé, puisque tu vas m'en sourire d'autant.

Ah ! nous serons heureux mieux qu'avant : la sagesse…

Raisonnable est bien là pour nous faire largesse.

D'un bonheur jusqu'au bout au lieu de ce plaisir

Où tu te méfiais et qui m'était désir

Pur et simple, avec bien, pourtant, déjà la flèche

Au cœur d'une amour étonnée et pure et fraîche…

Mais tout cela c'est du futur … Vite au présent,

Nous ! Et puis, te voilà de tes yeux apaisant

Ma fièvre avec ma main sur ta main qui s'y laisse

Embrassons, de bras lents, — acomptes et promesse !