A ma jeunesse
Written 1925-01-01 - 1925-01-01
Voici que les ombres du soir
Vont estomper votre visage
O ma jeunesse ! Il va falloir
Que bientôt ma main se dégage
De l'étreinte de votre main,
Et que je suive seule un ténébreux chemin.
Avant que la nuit nous sépare
Penchez-vous tout près de mon cœur ;
C'est l'instant, fugitif et rare,
Où vous surprendrez sa clameur !
Après, sans adieu, tête basse,
Vous partirez, n'osant me regarder en face…
Écoutez… Écoutez mon cœur
« Que m'avez-vous donné, Jeunesse !
A moi qui naissais plein d'ardeur
Et qui sursautais d'allégresse
Simplement pour battre plus fort !
M'avez-vous, sans compter, prodigué vos trésors ?
Ai-je pu vider vos corbeilles
Sans savoir que je gaspillais ?
O joie à nulle autre pareille !…
Quand vos bras radieux ployaient
Sous leur fardeau de fraîches roses,
Ai-je pu défeuiller les fleurs les mieux écloses
Ai-je pu m'enivrer du miel
Que vos essaims d'argent butinent
Parmi les clairières du ciel ?
Et leur belle rumeur divine
Bourdonnait-elle tout autour
De l'émoi grandissant que m'apportait le jour ?
Ai-je connu tous vos délires
Si spontanés que, même fous,
Ils ont la grâce de vos rires ?
Avez-vous fleuri notre joug,
Et vos brillants liens de soie
Ont-ils noué en gerbe une moisson de joie
Hélas ! vous savez bien que non !
Vos yeux se remplissent de honte
Et vous détournez votre front…
Vous connaissez le triste compte
D'espoir à chaque instant détruit,
De souffrance inutile et de désir sans fruit !
Vous savez que la moisson blonde
Que vous serriez dans vos liens,
N'était vraiment lourde et féconde
Que d'ivraie et non de bon grain,
Et, qu'en la fauchant, votre rire
Sonnait haut pour cacher le sanglot qui déchire !
Et tous les gais bleuets du joug
N'empêchaient pas sa meurtrissure.
Lorsque, dans le grand soleil d'Août,
La charge des javelles mûres
Était trop lourde pour mon front
Puisque vous aviez clos les granges des maisons…
Vous savez que de vos abeilles
Je n'ai connu que l'aiguillon,
Et que d'avoir vu la merveille
De leurs bruissantes légions
A travers la brume du rêve
N'a servi qu'à me faire encor souffrir sans trêve !
Vous savez que vous réserviez,
Dans les odorantes brassées,
Les fleurs des plus rouges rosiers !
Que, ma convoitise attisée,
Vous enfermiez tous vos trésors
Hors de portée, au creux de vos corbeilles d'or !
Vous n'avez rien donné, Jeunesse,
Hormis votre propre beauté !
… Et pourtant, dans le jour qui baisse,
Presque au moment de vous quitter,
Ces biens dont vous fûtes avare
Voici que ma ferveur brusquement s'en empare !
J'ai reçu d'un autre que vous
Le talisman secret… Et l'ombre,
Qui descend lentement, dissout
Vos ténèbres, Jeunesse sombre !
Mon chemin vous l'avez quitté
Et voici que sa nuit m'éblouit de clarté
Car, près de moi, brille une étoile !
Je ne l'atteindrai pas, c'est vrai,
Mais elle m'apparaît sans voiles
Et me transperce de ses rais ! »
…Écoutez battre ce cœur triste…
« Je ne l'ai pas connu, mais le bonheur existe ! »