A ma jeunesse

By Henriette Hervé

Written 1925-01-01 - 1925-01-01

Voici que les ombres du soir

Vont estomper votre visage

O ma jeunesse ! Il va falloir

Que bientôt ma main se dégage

De l'étreinte de votre main,

Et que je suive seule un ténébreux chemin.

Avant que la nuit nous sépare

Penchez-vous tout près de mon cœur ;

C'est l'instant, fugitif et rare,

Où vous surprendrez sa clameur !

Après, sans adieu, tête basse,

Vous partirez, n'osant me regarder en face…

Écoutez… Écoutez mon cœur

« Que m'avez-vous donné, Jeunesse !

A moi qui naissais plein d'ardeur

Et qui sursautais d'allégresse

Simplement pour battre plus fort !

M'avez-vous, sans compter, prodigué vos trésors ?

Ai-je pu vider vos corbeilles

Sans savoir que je gaspillais ?

O joie à nulle autre pareille !…

Quand vos bras radieux ployaient

Sous leur fardeau de fraîches roses,

Ai-je pu défeuiller les fleurs les mieux écloses

Ai-je pu m'enivrer du miel

Que vos essaims d'argent butinent

Parmi les clairières du ciel ?

Et leur belle rumeur divine

Bourdonnait-elle tout autour

De l'émoi grandissant que m'apportait le jour ?

Ai-je connu tous vos délires

Si spontanés que, même fous,

Ils ont la grâce de vos rires ?

Avez-vous fleuri notre joug,

Et vos brillants liens de soie

Ont-ils noué en gerbe une moisson de joie

Hélas ! vous savez bien que non !

Vos yeux se remplissent de honte

Et vous détournez votre front…

Vous connaissez le triste compte

D'espoir à chaque instant détruit,

De souffrance inutile et de désir sans fruit !

Vous savez que la moisson blonde

Que vous serriez dans vos liens,

N'était vraiment lourde et féconde

Que d'ivraie et non de bon grain,

Et, qu'en la fauchant, votre rire

Sonnait haut pour cacher le sanglot qui déchire !

Et tous les gais bleuets du joug

N'empêchaient pas sa meurtrissure.

Lorsque, dans le grand soleil d'Août,

La charge des javelles mûres

Était trop lourde pour mon front

Puisque vous aviez clos les granges des maisons…

Vous savez que de vos abeilles

Je n'ai connu que l'aiguillon,

Et que d'avoir vu la merveille

De leurs bruissantes légions

A travers la brume du rêve

N'a servi qu'à me faire encor souffrir sans trêve !

Vous savez que vous réserviez,

Dans les odorantes brassées,

Les fleurs des plus rouges rosiers !

Que, ma convoitise attisée,

Vous enfermiez tous vos trésors

Hors de portée, au creux de vos corbeilles d'or !

Vous n'avez rien donné, Jeunesse,

Hormis votre propre beauté !

… Et pourtant, dans le jour qui baisse,

Presque au moment de vous quitter,

Ces biens dont vous fûtes avare

Voici que ma ferveur brusquement s'en empare !

J'ai reçu d'un autre que vous

Le talisman secret… Et l'ombre,

Qui descend lentement, dissout

Vos ténèbres, Jeunesse sombre !

Mon chemin vous l'avez quitté

Et voici que sa nuit m'éblouit de clarté

Car, près de moi, brille une étoile !

Je ne l'atteindrai pas, c'est vrai,

Mais elle m'apparaît sans voiles

Et me transperce de ses rais ! »

…Écoutez battre ce cœur triste…

« Je ne l'ai pas connu, mais le bonheur existe ! »