A ma sœur douloureuse
Written 1920-01-01 - 1920-01-01
La guerre, cette image effroyable, effacée
Pour un moment, s'est tue au fond de mon esprit.
Mais, à travers mon deuil, voici comme un grand cri
De soldatesque trépassée
fous les morts de la guerre, ô malheureux soldats !
Sous le ciel qui frémit, dans la terre qui bouge,
Vous voici donc couchés sans cortège et sans glas,
Frappés par la grande mort rouge !
La route s'ouvrait vaste où vous pouviez courir.
Tout à coup vos vingt ans sont entrés dans l'histoire
Mais la mort rouge est belle auprès de la mort noire
Être tué n'est pas mourir
Mourir, c'est endurer la peine forte et dure
Du mal qui suit son cours et révulse les yeux.
Mourir, c'est s'en aller parce que l'on est vieux,
C'est obéir à la nature
Tous les morts de la guerre, immense tournoiement.
Jeunes spectres bleu-pâle, héroïque cohorte,
Vous qui vous débattiez en appelant « maman » !
Accueillez bien ma chère morte
L'au-delà doit trembler de bruits entrechoqués
Tant vous l'avez rempli, tous les morts de la guerre !
Pour la conduire, faible et timide, ma mère
Aura deux petits—fils casqués
Deux petits-fils, ceux-là qui l'avaient précédée,
Rêveurs sacrifiés, non héros triomphants.
Ils ont dit à la mort, eux : « Voici notre idée »,
Elle : « Voici tous mes enfants. »
Je le sais, je le sais, la grande guerre crie.
Une mère qui meurt en son temps, ce n'est rien.
Mais le plus beau soupir offert à la patrie,
C'est : « maman », quand on le dit bien.