À madame d'a.-sh.

By Victor Hugo

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Vous demandez à quoi je rêve ?

Je me souviens qu'un jour, jadis,

À l'heure où l'aube qui se lève

Ouvre ses yeux de paradis,

Je passais, parmi des colombes,

Dans un cimetière, jardin

Qui, couvrant de roses les tombes,

Cache le néant sous l'éden.

J'errais dans cette ombre insalubre

Où les croix noires sont debout…

Une grande pierre lugubre

Se mit à vivre tout à coup.

C'était, dans l'herbe et les pervenches,

Un sépulcre sombre et hautain

Qu'effleura soudain sous les branches

Un furtif éclair du matin ;

II était là sous une yeuse,

Triste, et comme pour l'apaiser,

La jeune aube mystérieuse

Donnait à ce spectre un baiser.

Et cela rendit, ô merveille,

La vie au sépulcre hagard.

Ce sourd-muet ouvrit l'oreille

Et cet aveugle eut un regard.

En voyant venir la lumière,

Comme au désert le noir Sina,

Ce sinistre linceul de pierre

Où pleure une âme, rayonna.

Et je le vis, dans le bois sombre,

Dans le champ pestilentiel,

Comme transfiguré dans l'ombre

Par cette dorure du ciel.

Ce n'était plus la dalle affreuse,

Qui se dresse hors de tout bruit,

Sous laquelle un gouffre se creuse,

Plein d'étoiles, mais plein de nuit ;

— Ce n'était plus la tombe où rêve

Un vague fantôme banni,

Abîme où le fini s'achève,

Borne où-commence l'infini.

Grâce à l'aube, au pied du vieil arbre,

Dans la ronce et dans le genêt,

Le froid granit, l'orgueilleux marbre

Que le ver de terre connaît,

Illuminait ces bois funèbres,

Craints de l'homme, aimés du corbeau,

Et, calme, avait dans les ténèbres

On ne sait quel air de flambeau.

Il cessa d'être le fantôme.

Le liseron fut ébloui,

Et l'œillet lui jeta son baume ;

Les fleurs n'eurent plus peur de lui.

Les roses que nos yeux admirent

Baisèrent son socle détruit,

Et les petits oiseaux se mirent

À chanter autour de sa nuit.

Noble femme aux vaincus fidèle,

Votre sourire frais et beau,

Quand il luit sur moi, me rappelle

Cette aurore sur ce tombeau.