À madame de fontanges

By Jean de La Fontaine

Written 1656-01-01 - 1696-01-01

Charmant objet, digne présent des deux,

Et ce n'est point langage de Parnasse,

Votre beauté vient de la main des dieux :

Vous l'allez voir au récit que je trace.

Puissent mes vers mériter tant de grâce

Que d'être offerts au dompteur des humains,

Accompagnés d'un mot de votre bouche,

Et présentés par vos divines mains,

De qui l'ivoire embellit ce qu'il touche !

Je me trouvai chez les dieux l'autre jour :

Par quel moyen ? j'en perdis la mémoire.

Il me suffit que de l'humain séjour

Je fus porté dans ce lieu plein de gloire.

Un dieu s'en vint ; et m'ayant abordé :

Mortel, dit-il, Jupin m'a commandé

De te montrer, par grâce singulière,

L'Olympe entier et tout le firmament.

Ce dieu c'étoit Mercure, assurément :

Il en avoit tout l'air et la manière.

Après l'abord, il me montra du doigt

Force clartés qui partoient d'un endroit.

Vois-tu, dit-il, cet enclos de lumière ?

C'est le palais du monarque des dieux.

Et moi d'ouvrir incontinent les yeux.

Ce que je vis étoit d'une matière

Qui ne saurait dignement s'exprimer.

Figurez-vous tout ce qui peut charmer,

Tout ce qui peut éblouir tout ensemble :

Astres brillants et soleils radieux.

N'y comprenez toutefois vos beaux yeux,

Car leur éclat n'a rien qui lui ressemble.

Avec Mercure en ce palais entré,

Selon leur rang je vis sur maint degré

Les dieux assis, Jupiter à leur tête :

Tous paroissoient en des atours de fête.

Le Sort ouvrit un livre à cent fermoirs,

Puis fit crier dans les sacrés manoirs

Par trois hérauts, à trois fois différentes,

Le contenu des paroles suivantes :

De par Jupin soient les dieux avertis,

Conformément à nos divins usages,

Que l'on va faire au ciel deux mariages

Avant qu'ils soient sur la terre accomplis.

Au mot d'hymen je vis chacun se taire,

Et les ouïs par trois fois publier ;

L'un pour Conti, l'autre pour l'héritier

Du Jupiter de ce bas hémisphère.

On applaudit ; puis, silence étant fait,

Le dieu des vers lut deux épithalames.

En voici l'un : Couple heureux et parfait,

Couple charmant, faites durer vos flammes

Assez longtemps pour nous rendre jaloux ;

Soyez amants aussi longtemps qu'époux.

Douce journée, et nuit plus douce encore !

Heures, tardez, laissez au lit l'Aurore.

Le temps s'envole ; il est cher aux amants ;

Profitez donc de ses moindres moments,

Jeune princesse, aimable autant que belle,

Jeune héros, non moins aimable qu'elle,

Le temps s'envole, il faut le ménager ;

Plus il est doux, et plus il est léger.

Phébus se tut, et, bien que dans leur âme

Les immortels enviassent Conti,

Du couple heureux et si bien assorti

L'on dit au Sort qu'il prolongeât la trame,

S'il se pouvoit. Puis le père des vers,

Changeant de ton pour l'autre épithalame,

Lut ce qui suit : Chantez, peuples divers ;

Que tout fleurisse aux terres leurs demeures.

Ne tardez plus ; avancez, lentes heures ;

Allez porter aux humains un printemps

Tel que celui qui commença les temps.

Heures, volez ; hâtez l'heur et la joie

Du fils des dieux à qui l'Olympe envoie

Une princesse au regard enchanteur.

Mille beaux dons éclatent dans son cœur ;

En son esprit, en son corps mille charmes :

Amour la suit, Amour a pris des armes

Qui soutiendront l'honneur de son carquois.

Prince, il faudra se rendre cette fois.

Ces chants finis,je ne saurais vous dire

Comment enfin chacun se sépara.

Mercure seul avec moi demeura.

J'obtins de lui que de ce vaste empire

L'on m'ouvrirait les temples ; et je vis

Deux noms fameux, deux noms rivaux prétendre

Le premier rang aux célestes lambris.

L'un, c'est Louis ; l'autre, c'est Alexandre.

De ces deux rois je comparai les faits,

Non la personne ; elle est trop différente :

Et Statira, qui se méprit aux traits

Du conquérant dont la Grèce se vante,

Au roi des Francs n'aurait jamais erré :

Toujours ce prince aux regards se présente

Mieux fait qu'aucun dont il soit entouré.

Je vis encore une jeune merveille ;

Si ce n'est vous, c'en est une pareille :

Mais c'est vous-même ; et Mercure me dit

Comment le ciel un tel œuvre entreprit.

Mortel, dit-il, il est bon de t'apprendre

Par quel motif ce chef-d'œuvre fut fait.

En jour Jupin se trouvant satisfait

Des vœux qu'en terre on venoit de lui rendre,

Nous dit à tous : Je veux récompenser

De quelque don la terrestre demeure.

Le don fut beau, comme tu peux penser ;

Minerve en fit un patron tout à l'heure.

L'éclat fut pris des feux du firmament ;

Chaque déesse, et chaque objet charmant

Qui brille au ciel avec plus d'avantage,

Contribua du sien à cet ouvrage.

Pallas y mit son esprit si vanté,

Junon son port, et Vénus sa beauté ;

Flore son teint, et les Grâces leurs grâces.

Heureux mortel ! en un point tu surpasses

Tous tes pareils ; car lequel d'entre vous,

Favorisé jusqu'à ce point par nous,

À jamais vu l'Olympe et sa structure ?

Retourne-t'en ; conte ton aventure,

Chante aux humains ces miracles divers.

Il n'eut pas dit, que, sans autre machine,

Je me revis dans le bas univers.

Divin objet, voilà votre origine,

Agréez-en le récit dans ces vers.