À madame de montespan

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

L'apologue est un don qui vient des immortels ;

Ou, si c'est un présent des hommes,

Quiconque nous l'a fait mérite des autels :

Nous devons, tous tant que nous sommes,

Ériger en divinité

Le sage par qui fut ce bel art inventé.

C'est proprement un charme : il rend l'âme attentive,

Ou plutôt il la tient captive,

Nous attachant à des récits

Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits.

O vous qui l'imitez, Olympe, si ma muse

A quelquefois pris place à la table des dieux,

Sur ses dons aujourd'hui daignez porter les yeux ;

Favorisez les jeux où mon esprit s'amuse !

Le Temps, qui détruit tout, respectant votre appui,

Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage :

Tout auteur qui voudra vivre encore après lui

Doit s'acquérir votre suffrage.

C'est de vous que mes vers attendent tout leur prix :

Il n'est beauté dans nos écrits

Dont vous ne connoissiez jusques aux moindres traces.

Eh ! qui connoît que vous les beautés et les grâces !

Paroles et regards, tout est charme dans vous.

Ma muse, en un sujet si doux,

Voudroit s'étendre davantage ;

Mais il faut réserver à d'autres cet emploi ;

Et d'un plus grand maître que moi

Votre louange est le partage.

Olympe, c'est assez qu'à mon dernier ouvrage

Votre nom serve un jour de rempart et d'abri ;

Protégez désormais le livre favori

Par qui j'ose espérer une seconde vie :

Sous vos seuls auspices ces vers

Seront jugés, malgré l'envie,

Dignes des yeux de l'univers.

Je ne mérite pas une faveur si grande ;

La fable en son nom la demande :

Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous.

S'il procure à mes vers le bonheur de vous plaire,

Je croirai lui devoir un temple pour salaire :

Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.