À madame marianne michel

By Louise Michel

Written 1900-01-01 - 1910-01-01

Mère, pourquoi frémir quand je te dis mon rêve ?

Le pêcheur endormi voit en songe la grève ;

Moi, je vois je ne sais quel mirage lointain

Qui se mêle à l’aurore, à la nuit, au matin.

Je suis toute en orage, et rien ne m’inquiète.

Oh ! non, ne frémis pas : le laurier du poète

Est souvent un cyprès ; mais les cyprès sont beaux,

La vision rayonne à travers leurs rameaux.

Et puis rien n’y ferait, vois-tu, j’ai dans la tête,

Dans l’âme, dans le cœur, une immense tempête.

Te souviens-tu qu’enfant, j’entendis une voix,

M’appeler dans la nuit une première fois ?

Rêve de troubadour, qui voit passer dans l’ombre

Le mirage trompeur des visions sans nombre,

Peut-être ! Et, cependant, une seconde fois,

Ma croyance est ainsi, j’entendrai cette voix !

Raffermis donc ton cœur, ô mère, je t’en prie !

Qu’importe la fortune et qu’importe la vie

À celui dont l’amour est par delà les cieux,

Dans l’immense infini plein d’astres radieux.

Eh bien, oui, c’est folie à la pauvre âme humaine,

Luciole jetant sa lueur incertaine,

D’aimer les univers répandus dans l’espace,

Tandis que, sur la terre, à peine elle a sa place.

Mais elle est faite ainsi d’amour toujours avide,

Voulant l’éternité, dans sa course rapide.

Pourquoi pleurer quand, seul, à ce vaste infini,

Pourrait le disputer, mère, ton nom béni ?