À mademoiselle j.

By Victor Hugo

Written 1835-01-01 - 1835-01-01

Chantez ! chantez ! jeune inspirée !

La femme qui chante est sacrée

Même aux jaloux, même aux pervers !

La femme qui chante est bénie !

Sa beauté défend son génie.

Les beaux yeux sauvent les beaux vers!

Moi que déchire tant de rage,

J'aime votre aube sans orage ;

Je souris à vos yeux sans pleurs.

Chantez donc vos chansons divines.

A moi la couronne d'épines !

A vous la couronne de fleurs !

Il fut un temps, un temps d'ivresse,

Où l'aurore qui vous caresse

Rayonnait sur mon beau printemps

Où l'orgueil, la joie et l'extase,

Comme un vin pur d'un riche vase,

Débordaient de mes dix-sept ans.

Alors, à tous mes pas présente,

Une chimère éblouissante

Fixait sur moi ses yeux dorés ;

Alors, prés verts, ciels bleus, eaux vives,

Dans les riantes perspectives

Mes regards flottaient égarés !

Alors je disais aux étoiles :

O mon astre, en vain tu te voiles.

Je sais que tu brilles là-haut !

Alors je disais à la rive :

Vous êtes la gloire, et j'arrive.

Chacun de mes jours est un flot !

Je disais au bois : forêt sombre,

J'ai comme toi des bruits sans nombre.

A l'aigle : contemple mon front !

Je disais aux coupes vidées :

Je suis plein d'ardentes idées

Dont les âmes s'enivreront !

Alors, du fond de vingt calices,

Rosée, amour, parfums, délices,

Se répandaient sur mon sommeil ;

J'avais des fleurs plein mes corbeilles ;

Et comme un vif essaim d'abeilles,

Mes pensers volaient au soleil !

Comme un clair de lune bleuâtre

Et le rouge brasier du pâtre

Se mirent au même ruisseau ;

Comme dans les forêts mouillées,

A travers le bruit des feuillées

On entend le bruit d'un oiseau ;

Tandis que tout me disait : Aime !

Écoutant tout hors de moi-même,

Ivre d'harmonie et d'encens,

J'entendais, ravissant murmure,

Le chant de toute la nature

Dans le tumulte de mes sens !

Et roses par avril fardées,

Nuits d'été de lune inondées,

Sentiers couverts de pas humains,

Tout, l'écueil aux hanches énormes,

Et les vieux troncs d'arbres difformes

Qui se penchent sur les chemins,

Me parlaient cette langue austère,

Langue de l'ombre et du mystère,

Qui demande à tous : Que sait-on ?

Qui, par moments presque étouffée,

Chante des notes pour Orphée,

Prononce des mots pour Platon !

La terre me disait Poète !

Le ciel me répétait Prophète !

Marche ! parle ! enseigne ! bénis !

Penche l'urne des chants sublimes !

Verse aux vallons noirs comme aux cimes,

Dans les aires et dans les nids !

Ces temps sont passés. — A cette heure,

Heureux pour quiconque m'effleure,

Je suis triste au dedans de moi ;

J'ai sous mon toit un mauvais hôte ;

Je suis la tour splendide et haute

Qui contient le sombre beffroi.

L'ombre en mon cœur s'est épanchée ;

Sous mes prospérités cachée

La douleur pleure en ma maison ;

Un ver ronge ma grappe mûre ;

Toujours un tonnerre murmure

Derrière mon vague horizon !

L'espoir mène à des portes closes.

Cette terre est pleine de choses

Dont nous ne voyons qu'un côté.

Le sort de tous nos vœux se joue ;

Et la vie est comme la roue

D'un char dans la poudre emporté !

A mesure que les années,

Plus pâles et moins couronnées,

Passent sur moi du haut du ciel,

Je vois s'envoler mes chimères

Comme des mouches éphémères

Qui n'ont pas su faire de miel !

Vainement j'attise en moi-même

L'amour, ce feu doux et suprême

Qui brûle sur tous les trépieds,

Et toute mon âme enflammée

S'en va dans le ciel en fumée

Ou tombe en cendre sous mes pieds!

Mon étoile a fui sous la nue.

La rose n'est plus revenue

Se poser sur mon rameau noir.

Au fond de la coupe est la lie,

Au fond des rêves la folie,

Au fond de l'aurore le soir !

Toujours quelque bouche flétrie,

Souvent par ma pitié nourrie,

Dans tous mes travaux m'outragea.

Aussi que de tristes pensées,

Aussi que de cordes brisées

Pendent à ma lyre déjà !

Mon avril se meurt feuille à feuille ;

Sur chaque branche que je cueille

Croît l'épine de la douleur;

Toute herbe a pour moi sa couleuvre;

Et la haine monte à mon œuvre

Comme un bouc au cytise en fleur!

La nature grande et touchante,

La nature qui vous enchante

Blesse mes regards attristés.

Le jour est dur, l'aube est meilleure.

Hélas ! la voix qui me dit : Pleure!

Est celle qui vous dit : Chantez !

Chantez! chantez ! belle inspirée !

Saluez cette aube dorée

Qui jadis aussi m'enivra.

Tout n'est pas sourire et lumière.

Quelque jour de votre paupière

Peut-être une larme éclora !

Alors je vous plaindrai, pauvre âme !

Hélas ! les larmes d'une femme,

Ces larmes où tout est amer,

Ces larmes où tout est sublime,

Viennent d'un plus profond abîme

Que les gouttes d'eau de la mer!