À Marguerite

By Auguste Lacaussade

Written 1876-01-01 - 1876-01-01

Au voyageur las de la route,

Saignant aux ronces du chemin,

Rends l'espérance, ôte le doute ;

A ses tristesses tends la main.

Ne t'en vas pas. Sa vie est sombre ;

Une lumière est dans tes yeux :

Il sentira blanchir son ombre

Sous ton sourire lumineux.

Tous les rêves de sa jeunesse

L'un après l'autre l'ont déçu ;

Qu'en te voyant, il reconnaisse

L'idéal à l'aube aperçu.

Non ! tout n'est pas leurre et mensonges

Sur ce globe où l'homme est jeté :

Du plus suave de ses songes

Montre lui la réalité.

Sa pauvre âme, au bien obstinée,

De lutte en lutte, erre au hasard.

L'énigme de sa destinée,

Qu'il la lise en ton clair regard ;

Dans cet œil profond et candide,

Bleu diamant de pureté,

Où s'unissent, hymen splendide,

L'intelligence et la beauté.

Pour ses illusions fanées

Sois le rayon et l'eau du ciel ;

Rends-lui de ses jeunes années

Le chaste rêve originel.

Ce que l'âme rêve ou devine,

Souvenir ou pressentiment,

Est une promesse divine :

Or, Dieu jamais ne se dément.

C'est lui qui dans nos cœurs allume

Les hauts instincts dont nous souffrons ;

Le songe ardent qui nous consume,

Un jour nous le posséderons.

Cet idéal où tend notre âme

Peut se trouver dès ici-bas.

Verrions-nous luire en nous la flamme

Si le foyer n'existait pas ?

Sois pour ce fils d'une autre terre,

Cet exilé vers toi venu,

La Psyché faite de mystère

Dont s'éprit son cœur ingénu.

Aimer, souffrir, lutter, attendre,

Voilà quel lot lui fit le sort.

Pour ce chercheur stoïque et tendre

Sois la main qui conduit au port.

Donne une forme à sa pensée,

Donne un corps à sa vision ;

De sa chimère caressée

Sois la blanche apparition.

Sois dans la nuit pour sa paupière

L'étoile du bien et du beau ;

Affirme à ses yeux la lumière

Avant qu'il descende au tombeau.

Sois la sœur, la consolatrice

Qu'attendent ses jours éprouvés ;

L'âme, la lyre inspiratrice

De ses destins inachevés.

Sois la Muse aux chastes tendresses

Qu'en secret il saura bénir :

Acquitte envers lui les promesses

Qu'à son passé fit l'avenir.

Espoirs déçus ! prière vaine !

Ainsi qu'une ombre dans la nuit,

Ainsi qu'un souffle dans la plaine,

La vision s'évanouit.

Résigne-toi, poète, oublie

Ce dernier rêve de ton cœur.

Souffre et pars. La mélancolie

Seule ici-bas sera ta sœur.

Lève-toi, suis ta route austère,

Vis pour ton art sous l'œil de Dieu.

Dis aux promesses de la terre

Un tranquille et suprême adieu.

N'attends rien de la créature,

Rien que l'humaine infirmité :

Le vide, ici ; là, l'imposture ;

Et partout la fragilité.

Ne mets dans l'homme et dans la femme

Ton amour ni ton amitié ;

Mais pour tous deux emplis ton âme

D'une intarissable pitié !

Étouffe en toi toute amertume,

Sois doux à tes propres douleurs :

L'oiseau lave au ruisseau sa plume,

Lavons notre orgueil dans nos pleurs.

Comme un palmier de nos collines,

Comme le saule ami des eaux,

Aime la brise où tu t'inclines

Et qui fait gémir tes rameaux.

Aime l'épine pour la rose

Qui t'enivre de son odeur ;

Refais ta vie et la compose

D'apaisement et de candeur.

L'abeille change en ambroisie

De l'absinthe les sucs amers ;

Change comme elle en poésie

L'âcre saveur de tes revers.

Songeant qu'ici-bas toute épreuve

Doit être une expiation,

Dans la coupe où ta soif s'abreuve

Bois ta propre rédemption.

Tourne-toi vers la solitude,

Et, sous la paix des palmiers verts,

Fais de toi-même ton étude,

De toi-même et de l'univers.

Absorbe-toi dans la nature,

Merveilleux et vivant tableau ;

Donne à ton esprit pour pâture

La contemplation du beau.

Acceptant ces lois impassibles

Dont le règne éblouit tes yeux,

Cesse de tes vœux impossibles,

Cesse d'importuner les cieux ;

Et sans révoltes misérables,

Incline enfin ta liberté

Sous les décrets impénétrables

De l'infaillible Volonté.

Suis ta route, et si tu succombes,

Heureux de son sort accompli,

Dors en paix : — l'herbe sur les tombes

Pousse moins vite que l'oubli.