À mes amis

By Victor Hugo

Written 1826-01-01 - 1826-01-01

Sans monter au char de victoire,

Meurt le poète créateur ;

Son siècle est trop près de sa gloire

Pour en mesurer la hauteur.

C'est Bélisaire au Capitole :

La foule court à quelque idole,

Et jette en passant une obole

Au mendiant triomphateur.

Amis, dans ma douce retraite

À tous vos maux je dis adieu.

Là, ma vie est molle et secrète :

J'ai des autels pour chaque dieu.

Le myrte, qu'au laurier j'enchaîne,

Y croît sous l'ombrage du chêne ;

J'y mets Horace avec Mécène,

Et Corneille sans Richelieu.

Là, dans l'ombre descend ma muse,

À l'œil fier, aux traits ingénus,

Image éclatante et confuse

Des anges à l'homme inconnus.

Ses rayons cherchent le mystère :

Son aile, chaste et solitaire,

Jamais ne permet à la terre

D'effleurer ses pieds blancs et nus.

Là, je cache un hymen prospère ;

Et, sur mon seuil hospitalier,

Parfois tu t'assieds, ô mon père !

Comme un antique chevalier ;

Ma famille est ton humble empire ;

Et mon fils, avec un sourire,

Dort aux sons de ma jeune lyre,

Bercé dans ton vieux bouclier.