A mon frère, revenant d'italie

By Alfred de Musset

Written 1852-01-01 - 1852-01-01

Ainsi, mon cher, tu t'en reviens

Du pays dont je me souviens

Comme d'un rêve,

De ces beaux lieux où l'oranger

Naquit pour nous dédommager

Du péché d'Ève.

Tu l'as vu, ce ciel enchanté

Qui montre avec tant de clarté

Le grand mystère ;

Si pur, qu'un soupir monte à Dieu

Plus librement qu'en aucun lieu

Qui soit sur terre.

Tu les as vus, les vieux manoirs

De cette ville aux palais noirs

Qui fui Florence,

Plus ennuyeuse que Milan

Où, du moins, quatre ou cinq fois l'an.

Cerrito danse.

Tu l'as vue, assise dans l'eau,

Portant gaîment son mezzaro,

La belle Gènes,

Le visage peint, l'œil brillant,

Qui babille et joue en riant

Avec ses chaînes.

Tu l'as vu, cet antique port,

Où, dans son grand langage mort,

Le flot murmure,

Où Stendhal, cet esprit charmant,

Remplissait si dévotement

Sa sinécure.

Tu l'as vu, ce fantôme altier

Qui jadis eut le monde entier

Sous son empire.

César dans sa pourpre est tombé ;

Dans un petit manteau d'abbé

Sa veuve expire.

Tu t'es bercé sur ce flot pur

Où Naple enchâsse dans l'azur

Sa mosaïque ;

Oreiller des lazzaroni

Où sont nés le macaroni

Et la musique.

Qu'il soit rusé, simple ou moqueur,

N'est-ce pas qu'il nous laisse au cœur

Un charme étrange,

Ce peuple ami de la gaîté

Qui donnerait gloire et beauté

Pour une orange ?

Catane et Palerme l'ont plu.

Je n'en dis rien ; nous t'avons lu.

Mais on t'accuse

D'avoir parlé bien tendrement,

Moins en voyageur qu'en amant,

De Syracuse.

Ils sont beaux, quand il fait beau temps

Ces yeux presque mahométans

De la Sicile ;

Leur regard tranquille est ardent,

Et bien dire en y répondant

N'est pas facile.

Ils sont doux, surtout quand le soir

Passe dans son domino noir

La toppatelle.

On peut l'aborder sans danger,

Et dire : « Je suis étranger,

» Vous êtes belle. »

Ischia ! C'est là qu'on a des yeux,

C'est là qu'un corsage amoureux

Serre la hanche.

Sur un bas rouge bien tiré

Brille, sous le jupon doré,

La mule blanche.

Pauvre Ischia ! bien des gens n'ont vu

Tes jeunes filles que pied nu

Dans la poussière.

On les endimanche à prix d'or ;

Mais ton pur soleil brille encor

Sur leur misère.

Quoi qu'il en soit, il est certain

Que l'on ne parle pas latin

Dans les Abruzzes,

Et que jamais un postillon

N'y sera l'enfant d'Apollon

Ni des neuf Muses.

Il est bizarre, assurément,

Que Minturnes soit justement

Près de Capoue.

Là tombèrent deux demi-dieux,

Tout barbouillés, l'un de vin vieux,

L'autre de boue.

Les brigands t'ont-ils arrêté

Sur le chemin tant redouté

De Terracine ?

Les as-tu vus dans les roseaux

Où le buffle aux larges naseaux

Dort et rumine ?

Hélas ! hélas ! lu n'as rien vu.

Oh (comme on dit) ! temps dépourvu

De poésie !

Ces grands chemins sûrs nuit et jour

Sont ennuyeux comme un amour

Sans jalousie.

Si tu l'es un peu détourné,

Tu t'es à coup sûr promené

Près de Ravenne,

Dans ce triste et charmant séjour

Où Byron noya dans l'amour

Toute sa haine.

C'est un pauvre petit cocher

Qui m'a mené sans accrocher

Jusqu'à Ferrare.

Je désire qu'il t'ait conduit.

Il n'eut pas peur, bien qu'il fit nuit ;

Le cas est rare.

Padoue est un fort bel endroit,

Où de très-grands docteurs en droit

Ont fait merveille.

Mais j'aime mieux la polenta

Qu'on mange aux bords de la Brenta

Sous une treille.

Sans doute tu l'as vue aussi,

Vivante encore, Dieu merci,

Malgré nos armes,

La pauvre vieille du Lido,

Nageant dans une goutte d'eau

Pleine de larmes.

Toits superbes ! froids monuments !

Linceul d'or sur des ossements !

Ci-gît Venise.

Là mon pauvre cœur est resté.

S'il doit m'en être rapporté,

Dieu le conduise !

Mon pauvre cœur, l'as-tu trouvé,

Sur le chemin, sous un pavé,

Au fond d'un verre ?

Ou dans ce grand palais Nani

Dont tant de soleils ont jauni

La noble pierre ?

L'as-tu vu sur les fleurs des prés,

Ou sur les raisins empourprés

D'une tonnelle ?

Ou dans quelque frêle bateau

Glissant à l'ombre et fendant l'eau

A tire-d'aile ?

L'as-tu trouvé tout en lambeaux

Sur la rive où sont les tombeaux ?

Il y doit être.

Je ne sais qui l'y cherchera,

Mais je crois bien qu'on ne pourra

L'y reconnaître.

Il était gai, jeune et hardi.

Il se jetait en étourdi

A l'aventure.

Librement il respirait l'air,

Et parfois il se montrait fier

D'une blessure.

Il fut crédule, étant loyal,

Se défendant de croire au mal

Comme d'un crime.

Puis tout à coup il s'est fondu

Ainsi qu'un glacier suspendu

Sur un abîme…

Mais de quoi vais-je ici parler ?

Que ferais-je à me désoler,

Quand toi, cher frère,

Ces lieux où j'ai failli mourir,

Tu t'en viens de les parcourir

Pour le distraire ?

Tu rentres tranquille et content ;

Tu tailles ta plume en chantant

Une romance.

Tu rapportes dans notre nid

Cet espoir qui toujours finit

Et recommence.

Le retour fait aimer l'adieu ;

Nous nous asseyons près du feu,

Et tu nous contes

Tout ce que ton esprit a vu,

Plaisirs, dangers, et l'imprévu,

Et les mécomptes.

Et tout cela sans te fâcher,

Sans te plaindre, sans y toucher

Que pour en rire ;

Tu sais rendre grâce au bonheur,

Et lu te railles du malheur

Sans en médire.

Ami, ne t'en va plus si loin.

D'un peu d'aide j'ai grand besoin,

Quoi qu'il m'advienne.

Je ne sais où va mon chemin,

Mais je marche mieux quand ma main

Serre la tienne.