A mon fusil

By Jacques Normand

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

IL me va donc falloir te rendre,

Bon fusil, que pendant six mois

J’ai couvé d’une amitié tendre,

Et que j’ai frotté tant de fois !

Or çà, notre tâche est finie ;

Nous avons, malgré nos regrets,

En fait de gloire, une élégie,

En fait de lauriers, des cyprès.

Lorsque nous fîmes connaissance

Au camp, jadis, te souviens-tu

Combien nous avions de vaillance

Et quelle était notre vertu ?

Pendant six mois j’ai cru sans cesse

Qu’un jour viendrait où nous pourrions

Essayer tous deux notre adresse

Et trouer d’épais bataillons.

Hélas ! malgré notre espérance

Et nos efforts, mon vieil ami,

Nous n’avons sur la conscience

Le meurtre d'aucun ennemi.

Va donc ! je te quitte sans peine,

Et te laisse aller de ma main

Comme on jette un bâton de chêne

Qu’on a coupé sur son chemin.

Que belle était la vieille guerre,

Que beaux étaient les vieux combats,

Au soleil, en pleine clairière,

Cœur contre cœur, bras contre bras !

O les vaillantes équipées

Du seigneur et de son coursier !

Et les coups des grandes épées

Qui retentissaient sur l’acier !

O les rencontres gigantesques

Dans les forêts et les ravins,

Lances contre sabres moresques,

Et Français contre Sarrasins !

Quand un canon, la poudre née,

Au troisième coup éclatait ;

Un fusil, dans une journée,

Partait dix fois — quand il partait. —

Que c’étaient choses encor belles

Les grandes charges d’escadrons,

Et les chevaux prenant des ailes

Au souffle entraînant des clairons !

Aux accents de la Marseillaise,

Des remparts, des forts emportés,

Et la baïonnette française

Trouant les rangs épouvantés !

Vive l’ardente et chaude ivresse

Du soldat qui va de l’avant

A l’assaut d'une forteresse,

Le front levé, l’épée au vent !

Vive la bravoure qui bouge !

En plaine, au soleil, loin des bois.

L’acier est bleu, le sang est rouge ;

C’est la bravoure des Gaulois !

Alors on pouvait être brave ;

Maintenant on n’est plus que fort.

A plat ventre comme un esclave,

Vous attendez venir la mort.

Sur une colline lointaine

Votre lorgnette apercevra

Un peu de fumée, à grand’ peine,

Et c’est le coup qui vous tuera.