A monsieur le duc de richelieu

By François-Marie Arouet

Written 1775-01-01 - 1775-01-01

O toi, mon support et ma gloire,

Que j'aime à nourrir ma mémoire

Des biens que ta vertu m'a faits,

Lorsqu'en tous lieux l'ingratitude

Se fait une pénible étude

De l'oubli honteux des bienfaits !

Doux nœuds de la reconnaissance,

C'est par vous que dès mon enfance

Mon cœur à jamais fut lié ;

La voix du sang, de la nature,

N'est rien qu'un languissant murmure

Près de la voix de l'amitié.

Eh ! quel est en effet mon père ?

Celui qui m'instruit, qui m'éclaire,

Dont le secours m'est assuré ;

Et celui dont le cœur oublie

Les biens répandus sur sa vie,

C'est là le fils dénaturé.

Ingrats, monstres que la nature

A pétris d'une fange impure

Qu'elle dédaigna d'animer,

Il manque à votre âme sauvage

Des humains le plus beau partage ;

Vous n'avez pas le don d'aimer.

Nous admirons le fier courage

Du lion fumant de carnage,

Symbole du dieu des combats.

D'où vient que l'univers déteste

La couleuvre bien moins funeste ?

Elle est l'image des ingrats.

Quel monstre plus hideux s'avance ?

La Nature fuit et s'offense

A l'aspect de ce vieux giton ;

Il a la rage de Zoïle,

De Gacon l'esprit et le style,

Et l'âme impure de Chausson.

C'est Desfontaines, c'est ce prêtre

Venu de Sodome à Bicêtre,

De Bicêtre au sacré vallon :

A-t-il l'espérance bizarre

Que le bûcher qu'on lui prépare

Soit fait des lauriers d'Apollon ?

Il m'a dû l'honneur et la vie,

Et, dans son ingrate furie,

De Rousseau lâche imitateur,

Avec moins d'art et plus d'audace,

De la fange où sa voix coasse

Il outrage son bienfaiteur.

Qu'un Hibernois, loin de la France,

Aille ensevelir dans Bysance

Sa honte à l'abri du croissant ;

D'un œil tranquille et sans colère,

Je vois son crime et sa misère ;

Il n'emporte que mon argent.

Mais l'ingrat dévoré d'envie,

Trompette de la calomnie,

Qui cherche à flétrir mon honneur,

Voilà le ravisseur coupable,

Voilà le larcin détestable

Dont je dois punir la noirceur.

Pardon, si ma main vengeresse

Sur ce monstre un moment s'abaisse

A lancer ces utiles traits,

Et si de la douce peinture

De ta vertu brillante et pure

Je passe à ces sombres portraits.

Mais lorsque Virgile et le Tasse

Ont chanté dans leur noble audace

Les dieux de la terre et des mers,

Leur muse, que le ciel inspire,

Ouvre le ténébreux empire,

Et peint les monstres des enfers.