A Mr. L. T. V

By Auguste Lacaussade

Written 1839-01-01 - 1839-01-01

Souvent triste et rêveur, sur un roc solitaire

Je m'assieds en portant mes regards sur la terre,

Et des pleurs tombent de mes yeux.

C'est qu'alors la douleur et présente et passée,

De son voile de deuil ombrageant ma pensée,

Courbe mon front silencieux.

Puis mon regard s'élève à la voûte céleste :

J'y retrouve l'ami, le seul ami qui reste

A l'homme affaissé sous ses maux ;

Ma voix monte à ce Dieu qui dans notre détresse,

Daigne encore assoupir notre amère tristesse

A ses chants qui n'ont pas d'échos.

Nos droits à son amour, c'est notre âme qui fume

De ce céleste encens que son regard allume

Dans un cœur jeune et malheureux ;

C'est de souffrir, hélas ! d'un joug illégitime,

D'être des préjugés une faible victime,

Et d'être innocent à ses yeux.

Juste dans ses rigueurs, jamais à l'innocence

Dieu ne vient demander compte de sa naissance ;

Baisant au front l'humilié,

Il sait, du pauvre enfant que ce n'est pas la faute,

Si dans ce monde il vint, étranger, comme un hôte

Que l'on avait pas convié.

Qu'importe qu'on le fuie et qu'il n'ait sur la terre,

Nul ami pour l'aider à porter sa misère,

Aux sombres jours de son malheur ?

Pour relever son front que l'infortune affaisse,

Pour alléger ses fers sous le sort qui l'oppresse,

Ne lui restes-tu pas, Seigneur ?

Il a tourné vers toi son humide paupière,

Tes anges dans les cieux t'ont porté sa prière,

Ah ! prête l'oreille à sa voix !

Ses accents douloureux sont ceux de la gazelle

Ceux du timide agneau qui se plaint et qui bêle

Égaré dans la nuit des bois.

C'est un autre Israël pleurant sa servitude,

C'est l'imprudent oiseau tombé de lassitude

Sur l'abîme orageux des mers ;

Il fait de vains efforts pour regagner la plage ;

Ne sauveras-tu pas cet oiseau de passage

De la fureur des flots amers ?

Quand ces tristes pensers s'amassent dans ma tête,

Tel qu'un faible roseau qu'a courbé la tempête,

Mon front s'incline sur mon sein ;

Mon âme s'abandonne à sa douleur profonde,

Et mon luth, arrosé d'une larme inféconde

Demeure sans voix sous ma main.

Mais plus souvent, ami, pour charmer ma tristesse,

Sur la lyre, mes doigts, errant avec mollesse,

Mêlent de murmurants accords

Aux mille accords secrets qu'exhale la nature,

Aux soupirs de la nuit, au faible et doux murmure

De l'onde expirant sur ses bords.

Car celui qui dispense une eau féconde et pure

A l'humble fleur des champs qui germa sans culture,

Comme au lis qu'arrosent nos mains ;

Éclaira mon esprit à sa flamme secrète,

Et dans ma bouche a mis les doux chants du poète

Pour consoler mes lendemains.

Oh ! Que j'aime le bruit des ondes sur les grèves !

Alors le vague objet que caressent mes rêves

Déployant ses ailes d'azur

Sur le front de celui qu'a repoussé le monde,

Assoupit de mon cœur la tristesse profonde

A son accent plaintif et pur.

Si l'astre de la nuit, entr'ouvrant sa paupière,

Verse d'un jour plus doux la tremblante lumière

Sur le sein endormi des eaux ;

Alcyon sur les flots d'une amère existence,

Je gémis, et ma voix qu'écoute le silence

A ses soupirs endort mes maux.

Si la brise des soirs qui balance la feuille,

Si le souffle amoureux d'un doux zéphyr qui cueille

Des baisers sur le sein des fleurs,

De son frémissement vient flatter mon oreille ;

Je demande à mon luth que d'une voix pareille

Il chante pour sécher mes pleurs.

O toi, qu'un sort fatal abreuva d'amertume,

Chante donc pour charmer l'ennui qui te consume !

La muse a pour le malheureux

Des paroles d'amour, des secrets pleins de charmes ;

Elle pleure s'il pleure, et pour verser des larmes

Combien il est doux d'être deux !

Chante pour oublier ton affligeante histoire

Pour que le souvenir qui pèse à ta mémoire

En soit à jamais effacé ;

Comme ces monts altiers, rois géants de notre île,

Qui montrent dans les cieux un front calme et tranquille

Alors que l'orage a passé !

Fuis le pénible aspect des misères mortelles,

Ami, prends ton essor de ces rives cruelles

Où gémit le faible opprimé,

Vers les célestes lieux où de la poésie,

Ta muse versera l'enivrante ambroisie

Dans le cœur de son bien-aimé.

Et sur un luth plaintif, dans une amère ivresse

Exhale tes soupirs et tes chants de tristesse

Avec tant d'âme et de douceurs,

Que le cœur le plus dur s'attendrisse à tes peines

Que ton sombre geôlier même, en rivant tes chaînes

T'écoute… et répande des pleurs.