A nos frères de_belgique

By Auteur inconnu

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Eh quoi ! soudain frappés de guerrières alarmes,

Comme aux jours du péril vous sautez sur vos armes

Parce que notre France au despote a dit : « Non ! »

Quoi ! parce qu'en réponse à ses façons altières

Nos drapeaux de leurs plis étreignent nos frontière

Vous veillez, la charge au canon !

Frères, serait-ce vous que menacent nos aigles ?

Au mépris des traités, ces équitables règles,

Contre vous nos soldats vont-ils de toutes parts ?

Au delà du permis descendons-nous la Meuse ?

Aurions-nous à Namur pointé la mitrailleuse ?

D'Anvers menacé les remparts ?

L'enthousiasme ailleurs nous promet des passages.

Forts, nous avons montré la réserve des sages.

Nos patients oublis, le monde en est témoin !

Et l'on se peut fier à nous lorsque, nous-mêmes,

Nous intimons au flot de nos ardeurs suprêmes

L'ordre : « Tu n'iras pas plus loin ! »

Mais voulez-vous qu'ici, pour vous, je le proclame ?

De nos transports bouillants si, généreuse flamme,

La sainte fièvre en vous propage ses accès,

Eh bien ! c'est qu'accusant de hautes origines,

Vous avez senti battre en vos mâles poitrines

Des cœurs gaulois, des cœurs français.

Sommes-nous pas enfants de la même patrie ?

De la main des Césars pour l'arracher, meurtrie,

Ne serrions-nous pas tous un belliqueux faisceau ?

Le Franc dont, vif et pur, le sang gonfle nos veines,

N'a-t-il pas élevé son pavois sur vos plaines ?

N'êtes-vous pas notre berceau ?

Ne nous tenait-il pas dans sa main triomphante

Celui qu'à l'heure auguste où l'humble Vierge enfante

La tiare dota du sceptre impérial ?

De quel œil eût-il vu cette audace insensée

Qu'on séparât Tournay, même par la pensée,

De Laon, d'Aix, son Escurial ?

Nos rois vous ont voulus ! Les Philippe, les Charles,

Les Henri Pour eux tous, malgré Paris, Sens, Arles,

Les lis ne s'ouvraient point assez épanouis.

Notre splendeur sans vous garde un voile funèbre.

C'était vous que, porté vers une onde célèbre,

Allait chercher le grand Louis :

Et notre République !… Ah ! son élan superbe,

Vous vous en souvenez ! De lauriers quelle gerbe !

Comme nos trois couleurs allongeaient leur ruban !

De l'Europe chez vous nous réformions la carte,

Et nous applaudissions Carnot et Bonaparte

Achevant l’œuvre de Vauban.

Vous vous en souvenez, du tout-puissant empire !

A l'appel du grand nom le vétéran soupire.

L'aigle osa trop, rival du léopard jaloux

Il tomba. Si la chute expia les conquêtes,

Nous nous appartenons, quoi qu'on fasse : vous êtes

Vous à nous, comme nous à vous,

Qui pourrait le nier ? Et qui pourrait le croire

Que notre gloire, à nous, ne soit pas votre gloire,

Nos revers, vos revers, ombre au même tableau ?

Qu'en pays étranger nous devions, d'âge en âge,

Accomplir, fils pieux, notre pèlerinage

A Fleurus comme à Waterloo ?

Pour nous borner, à peine une pierre encor neuve.

Pour nous rassembler, tout, la barque sur le fleuve,

Le charbon sur le sol, le rail sur le chemin.

Les mots volent pareils de nos lèvres fidèles ;

Aux cieux notre génie étend les mêmes ailes,

Et nos arts se donnent la main.

Oui, vos mœurs sont nos mœurs ; vos âmes sont nos âmes.

L'on peut bien circonscrire, en des papiers infâmes,

De vains contours, bornés par de haineux dépits,

Et vouloir y parquer, comme un troupeau d'esclaves,

Quarante millions, braves entre les braves,

Dans la honte accroupis !

Dieu, que nous adorons sous le nom de nature,

Dieu n'en a pas moins dit à la France future,

Lorsqu'il la modelait de son doigt souverain :

« Toi, je te donne l'Alpe à la neigeuse crête,

« Ces monts de feu, ce lac où rit l'azur en fête,

« Puis l'Océan, et puis le Rhin ! »

Et par Lui nous formons un seul peuple de frères.

Et malheur tôt ou tard, malheur aux téméraires

Qui défont ce lien, brisent l'éternité !

L'arbre frappé, le tronc renouvelle sa sève,

Et le rameau tranché plus hautain se relève

A la cime qui l'a porté.

Tant que nous n'aurons pas uni notre fortune,

Tant que nous l'envîra quelque crainte importune,

L'on aura beau chanter le règne de l'écu,

Boire, et rire, et doubler le poids qui nous écrase,

Tout accord chancelant croulera par la base,

Car le droit n'aura pas vaincu.

Le droit ! La France en est le champion sans reproche.

Chacun travaille, et tient ou l'épée ou la pioche.

Aux uns de commencer, aux autres de finir.

Mais il nous faut à tous la pensée et l'espace

Si l'on veut que, laissant une féconde trace,

Le présent sème l'avenir.

Il est beau, j'en conviens, dans une juste enceinte

De renfermer, vaillants, son foyer, sa loi sainte,

Et, de ses citoyens pour fonder l'union,

D'appeler avec l'ordre, en ce trouble où nous sommes,

La liberté qui seule aux peuples comme aux hommes

Prête la force du lion.

Il est beau d'être grands sur une terre étroite.

Le sol est assez vaste à qui la tête est droite.

Athènes fut petite, et Rome en sa vertu.

Il coûte de quitter ce faîte, humble et sublime.

Avec un cœur loyal un esprit magnanime

Peut avoir longtemps combattu.

Mais enfin elle est là, notre commune mère,

La France, du passé montrant la plaie amère,

La France de Clovis et de Napoléon

Et voilà qu'elle parle, et qu'elle vous demande :

« Ai-je trop peu saigné ? suis-je, moi, trop peu grande

« Pour que vous repreniez mon nom ?

« Craignez-vous qu'aux hasards un nouveau capitaine

« Vous livre en poursuivant la victoire incertaine ?

« Les temps sont arrivés de bien autres exploits.

« Heureuse ambition, la seule qui me tente,

« De consommer par vous l'universelle entente ! »

Ainsi monte sa noble voix.

Et plus d'un parmi vous, j'en crois la Renommée,

A ce verbe, à l'odeur de la poudre enflammée,

En lui-même a frémi d'un émoi grave et doux.

Vos belliqueux essaims dans la ruche palpitent ;

Comme nos bords grondants vos rivages s'agitent ;

L'écho répète : « Unissons-nous ! »

Vous avez su donner un beau spectacle au monde.

A notre appel, bientôt, que votre élan réponde,

Et vous en donnerez un plus beau, s'il se peut.

L'unanime concert de vos libres suffrages

Ne suscitera point de rancuneux ombrages :

Ce qu'un peuple veut, Dieu le veut.

Votre prince, en marchant, de respect s'environne.

Il aura notre amour, la plus belle couronne ;

Pour garde, la plus sûre, il aura notre foi.

Hôte cher à nos cœurs reconnaissants, qu'il vienne !

Sa majesté chez nous grandira citoyenne ;

Nous ferons de lui plus qu'un roi !

Que d'acclamations l'attendent au passage !

Guerriers au teint bruni, femmes au blanc corsage

En leurs vivats sans fin mêleront joie et pleurs.

Jamais on n'aura vu mieux rayonner les têtes,

De plus bruyantes mains éclater les tempêtes,

Pleuvoir aux balcons plus de fleurs !

Son nom, jusques aux cieux porté de bouche en bouche,

De l'Orient aux bords où le soleil se couche

Retentira, béni par nos derniers neveux.

Ils iront vénérer son immortelle cendre.

Ils diront : « Ce fut lui, glorieux, qui vint rendre

La patrie entière à nos vœux ! »

Ah ! laissez-vous tenter à ce rôle splendide.

De nos rangs avec lui comblez l'austère vide.

Relions à jamais Hasselt et Domremy.

Chef et soldats, joignez votre bannière aux nôtres.

Afin que du progrès triomphent les apôtres,

Volons ensemble à l'ennemi !

J'entends le fier Sicambre, émergé du baptême,

Nous dire à tous ces mots où vibre l'anathème :

« Vous supportez encore un insolent bivouac !

« Vous souffrez, divisés, que vos espoirs s'écroulent !

« Que d'indignes sabots les chevaux prussiens foulent

« Le champ sacré de Tolbiac ! »

J'entends, lion d'airain, l'empereur Charlemagne,

Rugir, comme un tonnerre ébranler la montagne :

« Avez-vous donc perdu la trace de mes pas ?

« Ce casque, abri honteux qui sur mon front retombe,

« Dont l'outrageant épi déshonore ma tombe,

« Ne m'en délivrerez-vous pas ? »

Nous l'en délivrerons ! J'en atteste Jemmapes,

Et Spire, et Luxembourg, et ces rudes étapes

Telles qu'en fêtait Rome au mont Capitolin !

J'en atteste les fronts brillants de l'auréole

Qu'y posèrent Lodi, Hochstædt après. Arcole,

Et Lunéville avant Berlin !

Ayons un cœur, un cri, Belges et Gaulois : « France ! »

Du sol, trésor commun, hâtons la recouvrance ;

Et puisque, ayant trahi son effort ténébreux,

L'usurpateur appelle un châtiment sévère,

Au Rhin, d'un même orgueil et dans le même verre,

Allons boire un vin généreux !

Mais à l'humanité cette heure est solennelle.

Du Satan meurtrier en vainqueurs coupons l'aile ;

et toi, sang des héros, qui ne taris jamais,

Puisqu'il faut une lutte, hélas ! à notre taille,

Du dernier flot, figé sur le champ de bataille,

Cimente l'éternelle paix.