À olympio

By Victor Hugo

Written 1837-01-01 - 1837-01-01

Un jour l'ami qui reste à ton cœur qu'on déchire

Contemplait tes malheurs,

Et, tandis qu'il parlait, ton sublime sourire

Se mêlait à ses pleurs :

« Te voilà donc, ô toi dont la foule rampante

Admirait la vertu,

Déraciné, flétri, tombé sur une pente

Comme un cèdre abattu !

Te voilà sous les pieds des envieux sans nombre

Et des passants rieurs

Toi dont le front superbe accoutumait à l'ombre

Les fronts inférieurs !

Ta feuille est dans la poudre, et ta racine austère

Est découverte aux yeux.

Hélas ! tu n'as plus rien d'abrité dans la terre

Ni d'éclos dans les cieux !

Jeune homme, on vénérait jadis ton œil sévère,

Ton front calme et tonnant ;

Ton nom était de ceux qu'on craint et qu'on révère,

Hélas ! et maintenant

Les méchants, accourus pour déchirer ta vie,

L'ont prise entre leurs dents,

Et les hommes alors se sont avec envie

Penchés pour voir dedans !

Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies

Et compté tes douleurs,

Comme sur une pierre on compte des monnaies

Dans l'antre des voleurs.

Ta chaste renommée, aux exemples utiles,

N'a plus rien qui reluit,

Sillonnée en tous sens par les hideux reptiles

Qui viennent dans la nuit.

Éclairée à la flamme, à toute heure visible,

De ton nom rayonnant,

Au bord du grand chemin, ta vie est une cible

Offerte à tout venant

Où cent flèches, toujours sifflant dans la nuit noire,

S'enfoncent tour à tour,

Chacun cherchant ton cœur, l'un visant à ta gloire

Et l'autre à ton amour !

Ta réputation, dont souvent nous nous sommes

Écriés en rêvant,

Se disperse et s'en va dans les discours des hommes,

Comme un feuillage au vent !

Ton âme, qu'autrefois on prenait pour arbitre

Du droit et du devoir,

Est comme une taverne où chacun à la vitre

Vient regarder le soir,

Afin d'y voir à table une orgie aux chants grêles,

Au propos triste et vain,

Qui renverse à grand bruit les cœurs pleins de querelles

Et les brocs pleins de vin !

Tes ennemis ont pris ta belle destinée

Et l'ont brisée en fleur.

Ils ont fait de ta gloire aux carrefours traînée

Ta plus grande douleur !

Leurs mains ont retourné ta robe, dont le lustre

Irritait leur fureur ;

Avec la même pourpre ils t'ont fait vil d'illustre,

Et forçat d'empereur !

Nul ne te défend plus. On se fait une fête

De tes maux aggravés.

On ne parle de toi qu'en secouant la tête,

Et l'on dit : Vous savez !

Hélas ! pour te haïr tous les cœurs se rencontrent.

Tous t'ont abandonné.

Et tes amis pensifs sont comme ceux qui montrent

Un palais ruiné.

Mais va, pour qui comprend ton âme haute et grave,

Tu n'en es que plus grand.

Ta vie a, maintenant que l'obstacle l'entrave,

La rumeur du torrent.

Tous ceux qui de tes jours orageux et sublimes

S'approchent sans effroi

Reviennent en disant qu'ils ont vu des abîmes

En se penchant sur toi !

Mais peut-être, à travers l'eau de ce gouffre immense

Et de ce cœur profond,

On verrait cette perle appelée innocence,

En regardant au fond !

On s'arrête aux brouillards dont ton âme est voilée,

Mais moi, juge et témoin,

Je sais qu'on trouverait une voûte étoilée

Si l'on allait plus loin !

Et qu'importe, après tout, que le monde t'assiège

De ses discours mouvants,

Et que ton nom se mêle à ces flocons de neige

Poussés à tous les vents !

D'ailleurs que savent-ils ? Nous devrions nous taire.

De quel droit jugeons-nous ?

Nous qui ne voyons rien au ciel ou sur la terre

Sans nous mettre à genoux !

La certitude — hélas ! insensés que nous sommes

De croire à l'œil humain ! —

Ne séjourne pas plus dans la raison des hommes

Que l'onde dans leur main.

Elle mouille un moment, puis s'écoule infidèle,

Sans que l'homme, ô douleur !

Puisse désaltérer à ce qui reste d'elle

Ses lèvres ou son cœur !

L'apparence de tout nous trompe et nous fascine.

Est-il jour ? Est-il nuit ?

Rien d'absolu. Tout fruit contient une racine,

Toute racine un fruit.

Le même objet qui rend votre visage sombre

Fait ma sérénité.

Toute chose ici-bas par une face est ombre

Et par l'autre clarté.

Le lourd nuage, effroi des matelots livides

Sur le pont accroupis,

Pour le brun laboureur dont les champs sont arides

Est un sac plein d'épis !

Pour juger un destin il en faudrait connaître

Le fond mystérieux ;

Ce qui gît dans la frange aura bientôt peut-être

Des ailes dans les cieux !

Cette âme se transforme, elle est tout près d'éclore,

Elle rampe, elle attend,

Aujourd'hui larve informe, et demain dès l'aurore

Papillon éclatant !

Tu souffres cependant ! toi sur qui l'ironie

Épuise tous ses traits,

Et qui te sens poursuivre, et par la calomnie

Mordre aux endroits secrets !

Tu fuis, pâle et saignant, et, pénétrant dans l'ombre

Par ton flanc déchiré,

La tristesse en ton âme ainsi qu'en un puits sombre

Goutte à goutte a filtré !

Tu fuis, lion blessé, dans une solitude,

Rêvant sur ton destin,

Et le soir te retrouve en la même attitude

Où t'a vu le matin !

Là, pensif, cherchant l'ombre où ton âme repose,

L'ombre que nous aimons ;

Ne songeant quelquefois, de l'aube à la nuit close,

Qu'à la forme des monts ;

Attentif aux ruisseaux, aux mousses étoilées,

Aux champs silencieux,

À la virginité des herbes non foulées,

À la beauté des cieux ;

Ou parfois contemplant, de quelque grève austère,

L'esquif en proie aux flots

Qui fuit, rompant les fils qui liaient à la terre

Les cœurs des matelots ;

Contemplant le front vert et la noire narine

De l'autre ténébreux

Et l'arbre qui, rongé par la brise marine,

Tord ses bras douloureux,

Et l'immense océan où la voile s'incline,

Où le soleil descend,

L'océan qui respire ainsi qu'une poitrine,

S'enflant et s'abaissant ;

Du haut de la falaise aux rumeurs infinies,

Du fond des bois touffus,

Tu mêles ton esprit aux grandes harmonies

Plaines de sens confus,

Qui, tenant ici-bas toute chose embrassée,

Vont de l'aigle au serpent,

Que toute voix grossit, et que sur la pensée

La nature répand !

Console-toi, poète ! — Un jour, bientôt peut-être,

Les cœurs te reviendront,

Et pour tous les regards on verra reparaître

Les flammes de ton front.

Tous les côté ternis par ta gloire outragée,

Nettoyés un matin,

Seront comme une dalle avec soin épongée

Après un grand festin.

En vain tes ennemis auront armé le monde

De leur rire moqueur,

Et sur les grands chemins répandu comme l'onde

Les secrets de ton cœur.

En vain ils jetteront leur rage humiliée

Sur ton nom ravagé.

Comme un chien qui remâche une chair oubliée

Sur l'os déjà rongé.

Ils ne prévaudront pas, ces hommes qui t'entourent

De leurs obscurs réseaux

Ils passeront ainsi que ces lueurs qui courent

À travers les roseaux.

Ils auront bien toujours pour toi toute la haine

Des démons pour le Dieu ;

Mais un souffle éteindra leur bouche impure pleine

De parole de feu.

Ils s'évanouiront, et la foule et ravie

Verra, d'un œil pieux,

Sortir de ce tas d'ombre amassé par l'envie

Ton front majestueux !

En attendant, regarde en pitié cette foule

Qui méconnaît tes chants,

Et qui de toutes parts se répand et s'écoule

Dans les mauvais penchant.

Laisse en ce noir chaos qu'aucun rayon n'éclaire

Ramper les ignorants ;

L'orgueilleux dont la voix grossit dans la colère

Comme l'eau des torrents ;

La beauté sans amour dont les pats nous entraîne,

Femme aux yeux exercés

Dont la robe flottante est un piège ou se prennent

Les pieds des insensés ;

Les rhéteurs qui de bruit emplissent leur parole

Quand nous les écoutons ;

Et ces hommes sans foi, sans culte, sans boussole,

Qui vivent à tâtons ;

Et les flatteurs courbés, aux douceurs familières,

Aux fronts bas et rampants ;

Et les ambitieux qui sont comme des lierres

L'un sur l'autre grimpants !

Non, tu ne portes pas, ami, la même chaîne

Que ces hommes d'un jour.

Ils sont vils, et toi grand. Leur joug est fait de haine,

Le tien est fait d'amour !

Tu n'as rien de commun avec le monde infime

Au souffle empoisonneur ;

Car c'est pour tous les yeux un spectacle sublime

Quand la main du Seigneur

Loin du sentier banal où la foule se rue

Sur quelque illusion,

Laboure le génie avec cette charrue

Qu'on nomme passion !"

Et quand il eut fini, toi que la haine abreuve,

Tu lui dis d'une voix attendrie un instant,

Voix pareille à la sienne et plus haute pourtant,

Comme la grande mer qui parlerait au fleuve ;

« Ne me console point et ne t'afflige pas.

Le suis calme et paisible.

Je ne regarde point le monde d'ici-bas,

Mais le monde invisible.

Les hommes sont meilleurs, ami, que tu ne crois.

Mais le sort est sévère.

C'est lui qui teint de vin ou de lie à son choix

Le pur cristal du verre.

Moi, je rêve ! écoutant le cyprès soupirer

Autour des croix d'ébène,

Et murmurer le fleuve et la cloche pleurer

Dans un coin de la plaine,

Recueillant le cri sourd de l'oiseau qui s'enfuit,

Du char traînant la gerbe

Et la plainte qui sort des roseaux, et le bruit

Que fait la touffe d'herbe,

Prêtant l'oreille aux flots qui ne peuvent dormir,

À l'air dans la nuée,

J'erre sur les hauts lieux d'ou l'on entend gémir

Toute chose créée !

Là, je vois, comme un vase allumé sur l'autel,

Le toit lointain qui fume ;

Et le soir je compare aux purs flambeaux du ciel

Tout flambeau qui s'allume.

Là j'abandonne aux vents mon esprit sérieux,

Comme l'oiseau sa plume ;

Là, je songe au malheur de l'homme, et j'entends mieux

Le bruit de cette enclume,

Là, je contemple, ému, tout ce qui s'offre aux yeux,

Onde, terre, verdure ;

Et je vois l'homme au loin, mage mystérieux,

Traverser la nature !

Pourquoi me plaindre, ami ? Tout homme à tout moment

Souffre des maux sans nombre.

Moi, sur qui vient la nuit, j'ai gardé seulement

Dans mon horizon sombre,

Comme un rayon du soir au front d'un mont obscur,

L'amour, divine flamme,

L'amour, qui dore encor ce que j'ai de plus pur

Et de plus haut dans l'âme !

Sans doute en mon avril, ne sachant rien à fond,

Jeune, crédule, austère,

J'ai fait des songes d'or comme tous ceux qui font

Des songes sur la terre !

J'ai vu la vie en fleur sur mon front s'élever

Pleine de douces choses.

Mais quoi ! me crois-tu donc assez fou pour rêver

L'éternité des roses ?

Les chimères, qu'enfant mes mains croyaient toucher,

Maintenant sont absentes ;

Et je dis au bonheur ce que dit le nocher

Aux rives décroissantes.

Qu'importe ! je m'abrite en un calme profond,

Plaignant surtout les femmes ;

Et je vis l'œil fixé sur le ciel où s'en vont

Les ailes et les âmes.

Dieu nous donne à chacun notre part du destin,

Au fort, au faible, au lâche,

Comme un maître soigneux levé dès le matin

Divise à tous leur tâche.

Soyons grands. Le grand cœur à Dieu même est pareil.

Laissons, doux ou funestes,

Se croiser sur nos pieds la foudre et le soleil,

Ces deux clartés célestes.

Laissons gronder en bas cet orage irrité

Qui toujours nous assiège ;

Et gardons au-dessus notre tranquillité,

Comme le mont sa neige.

Va, nul mortel ne brise avec la passion,

Vainement obstinée,

Cette âpre loi que l'un nomme Expiation

Et l'autre Destinée.

Hélas ! de quelque nom que, broyé sous l'essieu,

L'orgueil humain la nomme,

Roue immense et fatale, elle tourne sur Dieu,

Elle roule sur l'homme !"