À palerme, au jardin tasca…

By Anna Noailles

Written 1913-01-01 - 1913-01-01

J'ai connu la beauté plénière,

Le pacifique et noble éclat

De la vaste et pure lumière,

A Palerme, au jardin Tasca.

Je me souviens du matin calme

Où j'entrais, fendant la chaleur,

Dans ce paradis, sous les palmes,

Où l'ombre est faite par des fleurs.

L'heure ne marquait pas sa course

Sur le lisse cadran des cieux,

Où le lourd soleil spacieux

Fait bouillonner ses blanches sources.

J'avançais dans ces beaux jardins

Dont l'opulence nonchalante

Semble descendre avec dédain

Sur les passantes indolentes.

L'ardeur des arbres à parfums

Flamboyait, dense et clandestine ;

Je cherchais parmi les collines

Naxos, au nom doux et défunt.

Comme des ruches dans les plaines,

Des entassements de citrons

Sous leurs arbres sombres et ronds

Formaient des tours de porcelaine.

Les parfums suaves, amers,

De ces citronniers aux fleurs blanches

Flottaient sur les vivaces branches

Comme la fraîcheur sur la mer.

Creusant la terre purpurine,

D'alertes ruisseaux ombragés

Semblaient les pieds aux bonds légers

De jeunes filles sarrasines !

Je me taisais, j'étais sans vœux,

Sans mémoire et sans espérance ;

Je languissais dans l'abondance.

— O pays secrets et fameux,

J'ai vu vos grâces accomplies,

Vos blancs torrents, vos temples roux,

Vos flots glissants vers l'Ionie,

Mais mon but n'était pas en vous ;

Vos nuits flambantes et précises,

Vos maisons qu'un pliant rideau

Livre au chaud caprice des brises ;

Les pas sonores des chevreaux

Sur les pavés près des églises ;

Vos monuments tumultueux,

Beaux comme des tiares de pierre,

Les hauts cyprès des cimetières,

Et le soir, la calme lumière

Sur les tombeaux voluptueux,

Les quais crayeux, où les boutiques,

Regorgeant de fruits noirs et secs,

Affichent la noblesse antique

Du splendide alphabet des Grecs ;

L'étincelante ardeur du sol,

Où passent, riches caravanes,

Des mules vêtues en sultanes

Trottant sous de blancs parasols,

Toutes ces beautés étrangères

Que le cœur obtient sans effort,

N'ont que des promesses de mort

Pour une âme intrépide et fière,

Et j'ai su par ces chauds loisirs,

Par ce goût des saveurs réelles,

Qu'on était, parmi vos plaisirs,

Plus loin des choses éternelles

Qu'on ne l'était par le désir !…