A philæ

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1918-01-01 - 1918-01-01

Le temple menacé, pierre encor presque neuve,

Répète dans l'eau son profil.

D'avoir tant fasciné le Nil,

Isis, vois ton péril !

A l'appel de tes yeux il est venu, le fleuve !

Tu voulus tes sept seuils ouverts sur le mystère

De sa source couleur de ciel.

Mais, ô lumineuse, ô soleil !

Du bout de ton orteil

Tu l'écartais, ce Nil, esclave qu'on fait taire.

Ses vagues, à présent, courent, toujours plus fortes,

A l'assaut de tes divins pieds.

Les murs peints moisissent, noyés.

Vers l'ombre où tu t'assieds,

Le flot profanateur va franchir les sept portes.

Sens-tu déjà sur toi l'approche de l'étreinte ?

Il vient ! Il avance toujours !

Les hommes, aidant ses amours,

Ont détourné son cours…

Va-t-il te posséder, toi plus que trois fois sainte ?

Au plus creux de ton temple, après les sept entrée,

Cache-toi ! car il t'est resté

Ce dernier pan d'obscurité.

Cache-toi, Pureté !

Ramène tes pieds nus sous tes robes sacrées !

Dis que tu n'as pas peur de l'eau qui décompose

Les belles couleurs de jadis.

On ne profane pas Isis !

Philæ, l'île oasis.

Le temps l'a respectée… Aujourd'hui qui donc ose ?

Des rêveurs ont pleuré sur l'immense détresse

Du temple submergé qui meurt.

Remercions cette ferveur,

Salut à leur douleur !

Mais la mort de Philæ n'atteint pas la déesse.

L'eau pâle peut monter jusqu'au haut de la frise,

Qu'importe le contact impur ?

La voûte s'ouvre sur l'azur.

Isis au vol sûr,

Ils auront pris ton temple et ne t'auront pas prise !

Je suis venue aussi par soleil, palmes, sable,

Grand âme, ô pierre qui t'en vas !

Mais moi qui sais o^tu seras,

Moi je ne pleure pas :

Je connais le refuge où vit l'Inviolable.