À propos d'une grille de bon goût

By Victor Hugo

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Le bon goût, c'est une grille.

Gare à ce vieux bon goût-là !

De tout temps, sous son étrille,

Pan, le bouc sacré, bêla.

Le goût classe, isole, trie,

Et, de crainte des ébats,

Met de la serrurerie

Autour de tout, ici-bas.

Il cloître, et dit : j'émancipe.

Il coupe, et dit : j'ai créé.

Être sobre est son principe,

Des malades agréé.

Il est cousin de l'envie.

Il est membre des sénats.

Il donne au cœur, à la vie,

La forme d'un cadenas.

Sur un Pinde jaune d'ocre,

À mi-côte, en l'art petit,

Il satisfait, médiocre,

Son absence d'appétit.

Devant le grand il recule.

Soit ! ce n'est point sans dégâts

Qu'on est touché par Hercule

Ou pris par Micromégas.

Contre toutes les folies,

Les chefs-d'œuvre, les rayons

Et les femmes trop jolies,

Il prend ses précautions :

Pour lui, l'idéal, le style,

L'homme, les bois, les oiseaux,

Ont pour but de rendre utile

Une paire de ciseaux.

Il fait les âmes jésuites,

Il fait les esprits pédants,

Et, tranquille sur les suites,

Dit : Prenez le mors aux dents !

Cul-de-jatte, sois lyrique !

Lièvre, deviens effréné !

Couvre-toi de roses, trique !

Macette, sois Évadné !

Taupe, allume le tonnerre.

Dompte, oison, les flots marins.

Ça, porte-moi, poitrinaire,

Deux cents kilos sur tes reins.

Crétin, lâche ton génie.

Glaçon, tâche d'avoir chaud.

Étreins ferme Polymnie

Entre tes deux bras, manchot.

S'abrutir est le précepte

Le plus clair du rituel.

C'est à force d'être inepte

Qu'on devient spirituel.

C'est là tout l'Art Poétique.

Galoper très bien, beaucoup,

Avec ce point pleurétique

Qu'on appelle le bon goût.

Le goût nous donne licence,

Fais tout ce que tu voudras.

Avec cette réticence

Que nous serons des castrats.

L'effet de son beau désordre

Rate, si nous oublions

Qu'une défense de mordre

Est intimée aux lions.

Définitions : Mesdames

Et messieurs, l'ancien bon goût,

C'est l'âne ayant charge d'âmes,

C'est Rien, grand-prêtre de Tout.

C'est bête sans être fauve,

C'est prêcher sans enseigner,

C'est Phœbus devenu chauve,

Qui tâche de se peigner.

L'échevelé l'exaspère.

Que lui veut cette toison

Désagréable et prospère

Du grand art, jeune à foison ?

Le goût, tondu ; n'aime aucune

Chevelure en liberté.

Car un crâne a la rancune

D'un amoureux déserté.

Crânes nus, hommes sans flammes,

Souffrent, et sont indignés.

De ces cheveux, de ces femmes

Qui les ont abandonnés.