À ramon, duc de benav.

By Victor Hugo

Written 1826-01-01 - 1826-01-01

Hélas ! j 'ai compris ton sourire,

Semblable au ris du condamné,

Quand le mot qui doit le proscrire

À son oreille a résonné !

En pressant ta main convulsive,

J'ai compris ta douleur pensive,

Et ton regard morne et profond,

Qui, pareil à l'éclair des nues,

Brille sur des mers inconnues,

Mais ne peut en montrer le fond.

« Pourquoi faut-il donc qu'on me plaigne,

M'as-tu dit, je n'ai pas gémi ?

Jamais de mes pleurs je ne baigne

La main d'un frère ou d'un ami !

Je n'en ai pas. Puisqu'à ma vie

La joie est pour toujours ravie,

Qu'on m'épargne au moins la pitié !

Je paye assez mon infortune

Pour que nulle voix importune

N'ose en réclamer la moitié !

« D'ailleurs, vaut-elle tant de larmes ?

Appelle-t-on cela malheur ? —

Oui ! ce qui pour l'homme a des charmes

Pour moi n'a qu'ennuis et douleur.

Sur mon passé rien ne surnage

Des vains rêves de mon jeune âge

Que le sort chaque jour dément ;

L'amour éteint pour moi sa flamme ;

Et jamais la voix d'une femme

Ne dira mon nom doucement !

"Jamais d'enfants ! jamais d'épouse !

Nul cœur près du mien n'a battu ;

Jamais une bouche jalouse

Ne m'a demandé : D'où viens-tu ?

Point d'espérance qui me reste !

Mon avenir sombre et funeste

Ne m'offre que des jours mauvais ;

Dans cet horizon de ténèbres

Ont passé vingt spectres funèbres,

Jamais l'ombre que je rêvais !

« Ma tête ne s'est point courbée ;

Mais la main du sort ennemi

Est plus lourdement retombée

Sur mon front toujours raffermi.

À la jeunesse qui s'envole,

À la gloire, au plaisir frivole,

J'ai dit l'adieu fier de Caton

Toutes fleurs pour moi sont fanées ;

Mais c'est l'ordre des destinées ;

Et si je souffre, qu'en sait-on ?

« Esclaves d'une loi fatale,

Sachons taire les maux soufferts.

Pourquoi veux-tu donc que j 'étale

La meurtrissure de mes fers ?

Aux yeux que la misère effraie,

Qu'importe ma secrète plaie ?

Passez, je dois vivre isolé ;

Vos voix ne sont qu'un bruit sonore ;

Passez tous ! j 'aime mieux encore

Souffrir que d'être consolé !

« Je n'appartiens plus à la vie.

Qu'importe si parfois mes yeux,

Soit qu'on me plaigne ou qu'on m'envie,

Lancent un feu sombre ou joyeux !

Qu'importe, quand la coupe est vide,

Que ses bords, sur la lèvre avide,

Laissent encore un goût amer !

A-t-il vaincu le flot qui gronde,

Le vaisseau qui, perdu sous l'onde,

Lève encor son mât sur la mer ?

« Qu'importe mon deuil solitaire ?

D'autres coulent des jours meilleurs.

Qu'est-ce que le bruit de la terre ?

Un concert de ris et de pleurs.

Je veux, comme tous les fils d'Ève,

Sans qu'une autre main le soulève,

Porter mon fardeau jusqu'au soir ;

À la foule qui passe et tombe,

Qu'importe au seuil de quelle tombe

Mon ombre un jour ira s'asseoir ! »

Ainsi, quand tout bas tu soupires,

De ton cœur partent des sanglots,

Comme un son s'échappe des lyres,

Comme un murmure sort des flots !

Va, ton infortune est ta gloire !

Les fronts marqués par la victoire

Ne se couronnent pas de fleurs.

De ton sein la joie est bannie ;

Mais tu sais bien que le génie

Prélude à ses chants par des pleurs.

Comme un soc de fer, dès l'aurore,

Fouille le sol de son tranchant,

Et l'ouvre, et le sillonne encore,

Aux derniers rayons du couchant ;

Sur chaque heure qui t'est donnée

Revient l'infortune acharnée,

Infatigable à t'obséder ;

Mais si de son glaive de flamme

Le malheur déchire ton âme,

Ami, c'est pour la féconder !