A raphaël schwartz
Written 1918-01-01 - 1918-01-01
Est-ce la vérité qu'avec un peu de terre
Vous avez fait surgir mon double inquiétant ?
Voici donc ma statue et tout ce qui l'attend,
Car avec elle est né son destin de mystère.
Prête splendidement pour le bronze futur,
Prisonnière du rythme où vous l'avez campée,
Quel sera l'avenir de l'insigne poupée,
Œuvre d'un ébauchoir enthousiaste et pur ?
Ainsi mon corps drapé qui marche, mon visage,
Mes mains de berger grec, mes deux petits pieds nus,
Et mon large regard plein de cale et d'orage,
Sous vas patients doigts lentement sont venus.
Ma statue ! Elle est là, debout. Je la regarde,
Cette fragilité faite tout comme moi.
Elle vivra pourtant bien après moi. Hagarde,
Je tremble, en y songeant, d'un pathétique émoi.
L'éternelle santé, l'éternelle jeunesse
La fixent pour toujours, et moi je vieillirai.
Elle est le témoin vrai de mon âge doré.
Un jour s'affirmera mon triste droit d'aînesse.
Sont-ce vraiment mes yeux et ma bouche et mon nez,
Sont-ce mes mains, mes pieds ? Est-ce mon attitude,
Est-ce mon dur orgueil, ma sombre quiétude
Qu'étudieront tant d'yeux encor loin d'être nés ?
Nous voici tout vivants. Votre œuvre, là, s'élève,
Neuve, et si chaude encor du travail de vos doigts,
Fille de mon grand rêve et de votre grand rêve…
Et ceux des temps futurs penseront : autrefois.
Ils diront : « Elle fut une femme célèbre ! »
Ce ne sera que moi présente, cependant.
Ils ne sentiront pas battre mon cœur ardent.
Mon simple cœur humain sous le bronze funèbre.
Faut-il que l'art survive à la réalité
Moi qui suis un esprit je deviendrai poussière,
Et cette image-ci qui n'est qu'un peu de terre
Va triomphalement vers l'immortalité.