À S. A. S. Mgr LE PRINCE DE CONTI

By Jean de La Fontaine

Written 1656-01-01 - 1696-01-01

Pleurez-vous aux lieux où vous êtes ?

La douleur vous suit-elle au fond de leurs retraites ?

Ne pouvez-vous lui résister ?

Dois-je enfin, rompant le silence,

Ou la combattre, ou la flatter,

Pour adoucir sa violence ?

Le dieu de l'Oise est sur ses bords,

Qui prend part à votre souffrance ;

Il voudrait les orner par de nouveaux trésors,

Pour honorer votre présence.

Si j'avois assez d'éloquence,

Je dirois qu'aujourd'hui tout y doit rire aux yeux.

Je ne le dirois pas : rien ne rit sous les cieux

Depuis le moment odieux

Qui vous ravit un frère aimé d'amour extrême.

Ce moment, pour en parler mieux,

Vous ravit dès lors à vous-même.

Conti dès l'abord nous fit voir

Une âme aussi grande que belle.

Le ciel y mit tout son savoir,

Puis vous forma sur ce modèle.

Digne du même encens que les dieux ont là-haut,

Vous attiriez des cœurs l'universel hommage ;

L'un et l'autre servoit d'exemplaire et d'image :

Vous aviez tous deux ce qu'il faut

Pour être un parfait assemblage.

Je n'y trouvois qu'un seul défaut,

C'étoit d'avoir trop de courage.

Par cet excès on peut pécher :

Conti méprisa trop la vie.

À travers le péril pourquoi toujours chercher

Les noms dont après lui sa mémoire est suivie ?

Ces noms, qu'alors aucun n'envie,

N'ont rien là-bas de consolant :

Achille en est un témoignage.

Il eut un désir violent

De faire honneur à son lignage ;

Il souhaita d'avoir un temple et des autels :

Homère en ses vers immortels

Le lui bâtit. Sa propre gloire

Y dure aussi dans la mémoire

Des habitants de l'univers.

Cependant Achille, aux enfers,

Prise moins l'honneur de ce temple

Que la cabane d'un berger.

Profitez-en : c'est un exemple

Qui mérite bien d'y songer.

Songez-y donc, seigneur ; examinez la chose,

D'autant plus qu'on ne peut y faillir qu'une fois :

L'Achéron ne rend rien. Si nos pleurs étoient cause

Qu'il révoquât ses tristes lois,

Nous reverrions Conti ; mais ni le sang des rois,

Ni la grandeur, ni la vaillance,

Ne font changer du Sort la fatale ordonnance

Qui rend sourd à nos cris le noir tyran des morts.

Ne vous fiez point aux accords

D'un autre Orphée : a-t-il lui-même

Rien gagné sur la Parque blême ?

Il obtint en vain ses amours.

Tous deux a voient du Styx repassé les contours :

Il vit redescendre Eurydice.

Il protesta de l'injustice ;

Il implora l'Olympe, et neuf jours et neuf nuits

Importuna de ses ennuis

Les échos des rivages sombres.

Quand j'irois, comme lui, redemander aux ombres

Les Contis, princes belliqueux,

On me diroit que le Cocyte

Ne considère aucun mérite :

Je ne reviendras non plus qu'eux.

Je ne vous dis ici que ce qu'a dit Voiture.

L'ami de Mécénas, Horace, dans ses sons

L'avoit dit devant lui ; devant eux la nature

L'avoit fait dire en cent façons.

Les neufs Sœurs et leurs nourrissons

Depuis long-temps, en leurs chansons,

Répètent que l'on voit recommencer l'année,

Et que jamais la destinée

Ne permit aux humains le retour en ces lieux.

Conservez donc, seigneur, des jours si précieux ;

Que le temps sèche au moins vos larmes :

Celui que vous pleurez, loin d'y trouver des charmes,

En goûte un bonheur moins parfait.

Je crains que les raisons ne soient de peu d'effet

Dans la douleur qui vous possède ;

Mais le temps n'aura-t-il pour vous seul nul remède ?