À son altesse sérénissime

By Jean de La Fontaine

Written 1656-01-01 - 1696-01-01

Votre altesse sérénissime

A, dit-on, pour moi quelque estime,

Et veut que je lui mande en vers

Les affaires de l'univers ;

J'entends les affaires de France :

J'obéis et romps mon silence.

L'intérêt et l'ambition

Travaillent, à l'élection

Du monarque de la Pologne.

On croit ici que la besogne

Est avancée ; et les esprits

Font tantôt accorder le prix

Au Lorrain, puis au Moscovite,

Condé, Nieubourg ; car le mérite

De tous côtés fait embarras.

Condé, je crois, n'en manque pas.

Si votre époux vouloit, madame,

Régner ailleurs que sur votre âme,

On ne peut faire un meilleur choix.

Heureux qui vivrait sous ses lois !

Ceux qui des affaires publiques

Parlent toujours en politiques,

Réglant ceci, jugeant cela,

(Et je suis de ce nombre-là) ;

Les raisonneurs, dis-je, prétendent

Qu'au Lorrain plusieurs princes tendent.

Quant à Moscou, nous l'excluons ;

Voici sur quoi nous nous fondons :

Le schisme y règne ; et puis son prince

Mettrait la Pologne en province.

Nieubourg nous accommoderait :

Au roi de France il donnerait

Quelque fleuron pour sa couronne,

Moyennant tant, comme l'on donne,

Et point autrement ici-bas.

Nous serions voisins des États ;

Ils en ont l'alarme, et font brigue.

Contre Louis chacun se ligue.

Cela lui fait beaucoup d'honneur,

Et ne lui donne point de peur.

Que craindroit-il, lui dont les armes

Vont aux Turcs causer des alarmes ?

Nous attendons du Grand-Seigneur

Un bel et bon ambassadeur :

Il vient avec grande cohorte :

Le nôtre est flatté par la Porte.

Tout ceci la paix nous promet

Entre Saint-Marc et Mahomet.

Notre prince en sera l'arbitre :

Il le peut être à juste titre ;..

Et ferait même, contre soi,

Justice au Turc en bonne foi.

Pendant que je suis sur la guerre

Que Saint-Marc souffre dans sa terre,

Deux de vos frères sur les flots

Vont secourir les Candiots.

Oh ! combien de sultanes prises !

Que de croissants dans nos églises !

Quel nombre de turbans fendu !

Tête et turban, bien entendu.

Puisqu'en parlant de ces matières

Me voici tombé sur vos frères,

Vous saurez que le chambellan

A couru cent cerfs en un an.

Courir des hommes, je le gage,

Lui plairait beaucoup davantage ;

Mais de long-temps il n'en courra :

Son ardeur se contentera,

S'il lui plaît, d'une ombre de guerre.

D'Auvergne s'est dans notre terre

Rompu le bras : il s'est guéri.

Ce prince a dans Château-Thierri

Passé deux mois et davantage.

Rien de meilleur, rien de plus sage,

Et de plus selon mes souhaits,

Parmi les grands ne fut jamais.

Le duc d'Albret donne à l'étude

Sa principale inquiétude.

Toujours il augmente en savoir.

Je suis jeune assez pour le voir

Au-dessus des premières têtes.

Son bel esprit, ses mœurs honnêtes,

L'élèveront à tel degré

Qu'enfin je m'en contenterai.

Veuille le ciel à tous ses frères

Rendre toutes choses prospères,

Et leur donner autant de nom,

Autant d'éclat et de renom,

Autant de lauriers et de gloire

Que par les mains de la victoire

L'oncle en reçoit depuis longtemps !

Si leurs désirs n'en sont contents,

Et que plus haut leur âme aspire,

Je serai le premier à dire

Qu'ils auront tort, et que les cœurs

Ne sont jamais souls de grandeurs.

Trouveront-ils en des familles,

Par les garçons et par les filles,

Par le père et par les aïeux,

Un tel nombre de demi-dieux,

Et de déesses tout entières ?

Car demi-déesses n'est guères

En usage, à mon sentiment ;

Puis, quand je n'aurais seulement

Qu'à parler de votre mérite,

L'expression serait petite.

Veuille le ciel, à votre tour,

Vous donner un petit Amour

Qui, par la suite des années,

D'un grand Mars ait les destinées !

Au moment que j'écris ces vers,

Et m'informe des bruits divers,

Je viens d'apprendre une nouvelle :

C'est que, pour éviter querelle,

On s'est en Pologne choisi

Un roi dont le nom est en ski.

Ces messieurs du Nord font la nique

À toute notre politique.

Notre argent, celui des États,

Et celui d'autres potentats

Bien moins en fonds, comme on peut croire,

Force santés aura fait boire ;

Et puis c'est tout. Je crois qu'en paix

Dans la Pologne désormais

On pourra s'élire des princes ;

Et que l'argent de nos provinces

Ne sera pas une autre fois

Si friand de faire des rois.